Les ambiguïtés de la FSU sur l'antisémitisme et le 7 octobre 2023
Laurent Frajerman, professeur agrégé d’histoire, sociologue, HDR au CERLIS, université Paris Cité
Depuis plusieurs années, on constate un glissement inquiétant de la Fédération Syndicale Unitaire et de ses partenaires syndicaux et associatifs sur des questions aussi centrales que l'antisémitisme ou le rapport aux mouvements islamistes. Le phénomène est visible depuis Tariq Ramadan et les controverses qui ont traversé le mouvement altermondialiste dans les années 2000. Mais il a pris une autre tournure depuis le pogrom du 7 octobre 2023 en Israël et l'explosion de l'antisémitisme qui s'en est suivie dans notre pays. Au-delà des condamnations de principe, la FSU n'a jamais pris de mesures pour combattre réellement l'antisémitisme dans ses rangs : elle n'a ni dénoncé ceux qui, au nom de l'antisionisme,pratiquent en réalité cette forme de racisme, ni ouvert les colonnes de la presse syndicale à la réfutation des préjugés antisémites qui fleurissent à nouveau. A l'occasion des dernières décisions de justice sur le groupe Urgence Palestine soutenu par la FSU, je reviens sur ces questions.
La situation est certes moins grave à la FSU qu'à SUD- Solidaires ou à la CGT. Mais elle a par exemple signé, avec ces deux organisations un appel contre la dissolution d'Urgence Palestine, que le ministre de l'Intérieur avait engagée en avril 2025 en reprochant au collectif un « discours apologétique » à l'égard des attentats du 7 octobre[1]. Ce mouvement appelle à l'intifada dans les rues de Paris[2], autrement dit à la chasse aux Juifs. Il réunit des militants issus de la mouvance du FPLP (parti marxiste allié au Hamas à Gaza), comme son porte-parole Omar Alsoumi[3], et des islamistes, comme Elias d'Imzalène[4]. Ce dernier a été condamné par le tribunal correctionnel pour provocation publique à la haine ou à la violence, en jugeant que son appel à l’Intifada en France visait « l'ensemble des juifs »[5] ; la cour d'appel vient de confirmer sa condamnation[6]. Engager les syndiqués de la FSU dans une forme de soutien à une telle organisation est donc tout à fait déplacé.
L'Institut de recherches de la FSU est allé plus loin : sa newsletter a relayé un texte de ce même Omar Alsoumi, puis un portrait présentant Rima Hassan, alors convoquée devant le tribunal pour apologie du terrorisme, en victime d'une chasse aux sorcières. Interpellée sur le premier, la direction fédérale a cultivé l’ambiguïté en condamnant l'antisémitisme par principe tout en défendant cette publication au nom du débat.

"Les éditoriaux syndicaux à la FSU, une tentative de prescription d'opinion sur des sujets clivants", billet de blog, 23 mai 2026
Un « camarade » très particulier
Le 22 octobre 2025, la newsletter de l'Institut de recherches de la FSU a donc fait la publicité d’un texte d'Omar Alsoumi publié par le site Contretemps[7] et extrait d'un ouvrage collectif dirigé par Fatima Ouassak (sur les déclarations de cette dernière sur le supposé racisme des enseignants français). L’Institut présentait l'auteur comme un « camarade » d'Urgence Palestine, taisant les nombreuses polémiques qu'il a suscitées, notamment son soutien au régime iranien[8]. Depuis, Omar Alsoumi a été placé en garde à vue pour apologie du terrorisme[9]. Il lui est reproché d’avoir invité la foule, lors d’une manifestation à Paris à « continuer à être ce déluge, ce déluge d’Al-Aqsa », nom donné par le Hamas à l’attaque du 7 octobre[10]. Il est présumé innocent, mais ni l'Institut ni la direction de la FSU, que j'ai alertés, ne peuvent ignorer qui il est. Ils ont refusé tout rectificatif dans la newsletter.

Ce que dit son texte
Le texte vanté par l’Institut de la FSU n'a pas un mot pour les civils israéliens assassinés, ni pour les otages. Il fait en revanche l'éloge de la « résistance palestinienne » c’est-à-dire le Hamas et ses alliés : ses tunnels, ses armes etc. Il rattache le symbole qu'elle s'est choisi pendant la guerre de Gaza, le triangle rouge, à l'insigne des prisonniers politiques des camps nazis : « Deux luttes antifascistes se rejoignent ». Il ne dit pas que ce triangle, inversé, est celui par lequel la branche armée du Hamas désigne ses cibles dans ses vidéos de propagande depuis novembre 2023[11].
Typiquement, Omar Alsoumi développe un discours relativiste sur la Shoah. Il affirme que l'Occident, qualifié de suprémaciste, a érigé le génocide des Juifs en crime absolu pour en faire son alibi. Combat contre Israël assimilé à la résistance au nazisme d'un côté, mémoire de la Shoah dénoncée comme instrument de domination de l'autre : on reconnaît là deux ressorts classiques de l'antisémitisme contemporain.
« Nourrir la réflexion », vraiment ?
Lorsque j'ai signalé le texte d'Omar Alsoumi, le président de l'Institut, Paul Devin, s'est borné à me rappeler qu'il figurait dans la rubrique « Questions et débats », en m'invitant à le lire, car il le jugeait intéressant. La direction fédérale, issue de la majorité Unité et Action, m'a ensuite répondu. Elle écrivait que la FSU combat « avec intransigeance » l'antisémitisme et réaffirmait sa confiance dans l'Institut et son président. Surtout, elle justifiait la publication par sa place dans une rubrique qui accueillerait des textes qui ne correspondent pas aux positions de la fédération, mais qui peuvent « nourrir la réflexion ».
Cette réponse ne disait pas un mot de l'auteur, de la procédure judiciaire qui le visait, ni de ce qu'il écrivait. Une rubrique de débat n'est pas un espace neutre : chaque texte y est choisi, puis présenté. Celui-ci l'a été sans la moindre distance, comme « une réflexion sur le sens profond de la lutte anticoloniale palestinienne ». Le mot « débat » signale que la FSU ne partage pas forcément ces positions ; il ne dit pas pourquoi son Institut devrait les diffuser. Or toute rubrique de ce genre a ses limites, son cadre implicite. On n’a jamais vu l'Institut y relayer un texte d'un militant de droite, même pertinent. Le soutien au Hamas fait donc implicitement partie des opinions entendables et diffusables par la FSU.
De plus, cet argument était hypocrite, puisqu’entretemps, la FSU avait figuré parmi les signataires d’un appel qui exigeait sa libération immédiate et « l’abandon de toutes les poursuites à son encontre »[12].
Errare humanum est, perseverare diabolicum
Le 9 mai 2026, alors que j’avais déjà alerté sans succès l'Institut et la majorité Unité et Action de la FSU sur ce premier texte, la newsletter relayait, sous le titre « Rima Hassan : nouvelle sorcière ? », un portrait hagiographique de l'eurodéputée LFI signé Martine Bulard dans Orient XXI[13]. Alors qu’elle multiplie les dérapages antisémites, les accusations qui la visent sont présentées comme une cabale révélatrice de « la gangrène de l'islamophobie ». Dans ce portrait, l'épisode de la vidéo où elle jugeait « vrai » que le Hamas mène une action légitime[14] passe pour un montage. Or Rima Hassan a réitéré le propos le 27 février 2025 sur Sud Radio : « le Hamas a une action légitime du point de vue du droit international », tout en qualifiant son mode opératoire de terroriste[15].

Cinq semaines avant cette newsletter, elle avait justement été placée en garde à vue, puis convoquée devant le tribunal correctionnel pour apologie du terrorisme[16], en raison d'un post valorisant Kozo Okamoto, l'un des auteurs du massacre de l'aéroport de Lod (vingt-six morts en 1972)[17]. Le parquet a requis dix mois d'emprisonnement avec sursis et deux ans d'inéligibilité[18]. Présenter en femme persécutée une élue qui juge légitime l'action du Hamas, ce n'est pas verser une pièce au débat : c'est prendre parti.
« Pour une vigilance de toute la gauche face à l’antisémitisme », tribune collective dans Libération, 9 juin 2026
Ce que l'on attend d'une fédération enseignante
La FSU rassemble les principaux syndicats enseignants. Nombre de ses adhérents affrontent, dans leurs classes, les effets de l'importation du conflit israélo-palestinien. Son Institut de recherches engage son crédit intellectuel. Quand il diffuse un texte qui fait de la mémoire du génocide des Juifs l'alibi de l'Occident, puis présente en sorcière persécutée une élue qui juge légitime l'action du Hamas, il ne nourrit pas la réflexion : il prête sa caution. On peut pourtant défendre le droit des Palestiniens à l'autodétermination autrement, en mettant l’accent sur une perspective de paix.
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Une condamnation de l'antisémitisme ne coûte rien tant qu'elle reste de principe. Elle doit s'accompagner d'un refus : celui de faire circuler les discours qui légitiment les actes terroristes et relativisent la Shoah. C’est le type de geste que l'on pouvait a minima espérer de l'Institut et de la direction de la FSU.
[1] Déclaration CGT, FSU, Solidaires contre les dissolutions politiques, 7 mai 2025 : snes.edu ; procédure de dissolution d'Urgence Palestine, Politis, novembre 2025 : politis.fr.
[2] Par exemple, lors d'un rassemblement le 8 septembre 2024. Le Courrier de l'Atlas, 11 septembre 2024 : lecourrierdelatlas.com ; Le Parisien, 10 septembre 2024 : leparisien.fr.
[3] Ancien membre du Mouvement de la jeunesse palestinienne, affilié au FPLP, selon la DGSI citée par Europe 1, 5 novembre 2025 : europe1.fr. Urgence Palestine agit aussi avec Samidoun, que les États-Unis et le Canada ont désigné en octobre 2024 comme une organisation écran créée par le FPLP pour collecter des fonds (Trésor américain : govdelivery.com) ; son site présente Samidoun comme un allié, https://urgence-palestine.fr/collectif/#allies.
[4] L'Express, 16 septembre 2024 : lexpress.fr.
[5] Actu-Juridique, 19 décembre 2024 : actu-juridique.fr.
[6] 29 octobre 2026. Affiches Parisiennes : mesinfos.fr.
[7] Omar Alsoumi, « Palestine : le nom d'une révolution décoloniale », Contretemps, 13 octobre 2025 : contretemps.eu.
[8] Nora Bussigny, « Omar Alsoumi : Urgence frériste », Franc-Tireur, 6 mai 2026 : franc-tireur.fr.
[9] novembre 2025. Le Courrier de l'Atlas, 5 novembre 2025 : lecourrierdelatlas.com.
[10] le 3 novembre 2024. Orange Actu, 9 novembre 2025 : actu.orange.fr ; propos cités par Nora Bussigny, Franc-Tireur, art. cit.
[12] 6 novembre 2025. « Libérez Omar Alsoumi, militant franco-palestinien ! », communiqué du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens (CNPJDPI) : france-palestine.org.
[13] Martine Bulard, « France. Rima Hassan, nouvelle sorcière », Orient XXI, 3 février 2026 : orientxxi.info.
[14] Rappel de l'épisode du Crayon dans une dépêche AFP reprise par La Gazette France : lagazettefrance.fr.
[15] Sud Radio, 27 février 2025 : sudradio.fr.
[16] Garde à vue, Paris Match, 2 avril 2026 : parismatch.be ; convocation, Le Club des juristes : leclubdesjuristes.com.
[17] Message sur Kozo Okamoto, Le Courrier de l'Atlas : lecourrierdelatlas.com ; date du message, Le Club des juristes : leclubdesjuristes.com.
[18] Orient XXI, La Lettre du 23 octobre 2026 : orientxxi.info ; ouverture du procès, Paris Match, 19 octobre 2026 : parismatch.be.




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