Droit de Vivre (revue de la LICRA), janvier 2025
"Le profil particulier des électeurs enseignants du RN "

La figure du professeur d’extrême droite trouble. Comment enseigner à des élèves de toutes origines si l’on se montre sensible aux sirènes xénophobes et discriminatoires ? Est-il possible de développer l’esprit civique et humaniste de la jeunesse, si on adhère soi-même à une idéologie d’exclusion de l’autre ? L’existence transgressive de ces enseignants fascine, quel que soit leur nombre. Justement, de plus en plus d’enseignants accordent leurs suffrages à des formations politiques de ce type[1], phénomène qui rencontre un large écho médiatique[2]. Parmi eux, les enseignants du secteur privé sont surreprésentés, sur une base catholique traditionnaliste, mais ceux qui suscitent vraiment de la curiosité travaillent dans l’école publique.
En effet, l’enjeu symbolique déborde le strict champ d’une profession : Alexandre Dézé note que la dédiabolisation est « devenue le principal angle de traitement du parti, l’étalon de mesure de son évolution » [3]. Dans l’imaginaire collectif, les enseignants restent les « hussards de la République », ses plus ardents défenseurs. Si même eux se mettent à voter RN, alors l’idée que celui-ci appartient à l’arc républicain gagne en crédibilité. C’est pourquoi je vais m’attacher à cerner l’impact du RN dans le milieu enseignant et les raisons mais aussi les limites de son succès.
Un progrès incontestable depuis 2017
Les enseignants ne constituent pas un isolat, imperméable aux évolutions du pays. Le graphique 1 montre un parallélisme dans l’évolution des scores de l’extrême droite parmi eux et dans le reste de la société.
Le vote d'extrême droite chez les enseignants et l'ensemble des Français selon des sondages[4]
Il existe traditionnellement un petit vote d'extrême droite chez les professeurs[5]. Mais établir des chiffres fiables est une gageure, car l’ampleur de ce vote est connu uniquement par le biais des sondages, sans pouvoir les comparer aux résultats des urnes. Or les sondages ne précisent ni le nombre d’abstentionnistes et les non réponses, ni si un redressement a été effectué. La constitution des échantillons s’est dégradée, avec la collecte en ligne[6]. A cause de ces biais, le risque existe d’analyser un artefact, et non une réalité sociale constituée. Je m’en suis donc tenu à une règle élémentaire : croiser les résultats de plusieurs sondages dotés d’un échantillon suffisant.
Par ailleurs, pour les élections présidentielles de 2012 et 2017, je dispose des résultats du questionnaire scientifique Militens[7], renseigné par 3 278 enseignants, avec un échantillon solide fourni par le service statistique du ministère. Celui-ci donne des scores bien inférieurs. Dans Militens, pour l’élection de 2017, 1 % des répondants déclarent avoir voté Marine Le Pen, parmi les suffrages exprimés. En tenant compte du vote dissimulé, identifié grâce à d’autres questions, j’estime ce vote à 3 % maximum. Le décalage avec les sondages pose question, d’autant que d’autres enquêtes scientifiques plus anciennes, reposant elles aussi sur des échantillons très fournis et résultant d'un tirage au sort donnent des résultats similaires. L’enquête Engens[8], indiquait en 2007 que 87 % des enseignants ne pourraient pas voter pour l'extrême droite et que 3 % avaient voté Jean-Marie Le Pen ou auraient pu le faire. Toutefois, à partir de 2022, des études donnent des chiffres bien plus élevés, confirmées par deux sondages parus en 2024, dont celui d’Opinionway, donnant 20 % aux listes d’extrême droite[9].
Un milieu nettement moins réceptif
Le progrès de l’extrême droite chez les enseignants est corrélé à un moindre écart avec le vote de l’ensemble des français, divisé par deux en vingt ans.
Rapport entre le vote d'extrême droite des enseignants et celui de l'ensemble des français
Malgré cette évolution préoccupante, les enseignants restent de loin les plus réfractaires à l’extrême droite, même relookée (chiffres CEVIPOF) :
Comme le montre ce graphique, le monde enseignant fait preuve d’originalité par sa résistance à la pénétration des idées populistes/nationalistes dans une société traumatisée par la crise économique et le terrorisme islamiste, qui le prend pourtant directement pour cible.
Surtout, le racisme qui constitue un élément structurant du soutien au RN dans les catégories populaires[10] paraît incompatible avec le métier enseignant. Dans Militens, seuls 11 % des enseignants sont très défavorables au vote des étrangers aux élections municipales (opinion qui n’implique d’ailleurs pas forcément de la xénophobie) :
En 2016, Luc Rouban élaborait un indice de libéralisme culturel avec des questions portant sur la peine de mort, le nombre d’immigrés et le sentiment que l’immigration soit une source d’enrichissement culturel. L’indice des enseignants était le plus élevé. Aujourd’hui, cette exception enseignante subsiste : 42 % considèrent qu’« accueillir les migrants est un devoir » contre 27 % des français et 30 % de l’ensemble des fonctionnaires. 36 % seulement pensent qu’il y a trop d’immigrés contre 54 % des français :
Graphique 3 : Les valeurs des fonctionnaires en avril 2021 (Cevipof)
Faute d’études plus précises, je ne peux exclure du racisme chez certains professeurs, mais il serait clairement minoritaire. En tout cas, les valeurs très dominantes dans le milieu s’opposent frontalement à la xénophobie, ce qui représente un obstacle majeur à l’expansion du RN.
Des militants rares et exogènes au milieu
Il convient de distinguer le vote de l’implantation dans un milieu. Sans la présence de militants ou au moins de sympathisants affichés, sans la possibilité d’exprimer publiquement ces opinions, la pérennité du vote RN n’est pas acquise chez les enseignants. L’extrême droite a toujours compté un petit nombre de professeurs dans ses rangs. Le FN avait lancé dans les années 1990 le Mouvement pour une éducation nationale, puis dans les années 2010 le collectif Racine, qui a rejoint la dissidence de Florian Philippot. Le succès médiatique conjugué à la rareté des militants enseignants confère à ceux-ci une notoriété certaine. Bien loin du professeur de terrain que les journalistes et les chercheurs recherchent en vain.
Par exemple, Aymeric Durox,[11], professeur d’histoire en Seine-et-Marne, cumulait ce travail avec celui de secrétaire départemental du FN-RN. Il est aujourd’hui sénateur. Un emploi du temps peu compatible avec une présence devant les élèves. La structure des opportunités explique que des professeurs sortent du bois : quête du RN de cadres diplômés et sachant s’exprimer en public, perspectives prometteuses avec le gain en élus… Lancés dans une carrière politique, ces militants en retirent des ressources qui leur permettent d’assumer l’ostracisme de leurs collègues.
Plusieurs enquêtes montrent d’ailleurs que le nombre de sympathisants déclarés de l’extrême droite est inférieur à celui des électeurs. L’enquête Engens indique que 1 % des professeurs se déclaraient proches (en incluant de Villiers) en 2007. Dans celle de Géraldine Farges, l’année suivante[12], moins de 0,5 % des enseignants se positionnaient à l’extrême droite. En 2022, un sondage Ipsos/FSU donne 4 % de proches de l'extrême droite, soit quatre fois moins que les électeurs[13].
Billet de blog de Laurent Frajerman : "Vote et positionnement politique des fonctionnaires : un glissement à droite inéluctable ?"
Comment expliquer le bond électoral de l’extrême droite depuis 2017 ?
Dans leur majorité, les médias accompagnent depuis des années la normalisation du FN avec un cadrage type : des articles au ton neutre, qui décrivent ce qui est présenté comme une progression inéluctable, appuyés sur des citations de Luc Rouban qui analysent le mécontentement à l’origine de cette poussée et des propos de dirigeants du RN, qui assurent que leurs idées correspondent aux attentes des enseignants. Bel exemple de prophétie auto-réalisatrice, l’annonce répétée d’un vote fort des enseignants pour le RN le légitimant et encourageant les hésitants à franchir le Rubicon. Toutefois, ce tourbillon médiatique était resté sans effets visibles pendant longtemps, un terreau favorable était donc requis pour que le RN concrétise son potentiel. Quel est-il ?
Son programme ? L’abandon du discours anti-étatiste de Jean-Marie Le Pen différencie nettement le FN des années 1980, très favorables à l’école privée, vilipendant les enseignants, au RN d’aujourd’hui, qui se positionne contre la privatisation des services publics et les flatte. Toutefois le programme éducatif du RN n’a rien d’original, avec un discours décliniste (« Le mérite scolaire et l’exigence ont laissé la place au nivellement par le bas », 2022), la critique du collège unique, l’insistance sur les savoirs fondamentaux, la promesse « de revaloriser le métier d’enseignant » (2024) etc. Cette rhétorique anti « pédagogiste » correspond à l’air du temps, mais ne permet pas non plus de distinguer le RN en matière éducative. A moins de procéder à un amalgame entre la gauche souverainiste, l’essentiel de la droite et le RN, et donc de légitimer celui-ci in fine[14].
De toutes manières, on ne vote pas pour soutenir intégralement un parti, en toute connaissance de cause. Osons quelques hypothèses sur les motivations des nouveaux électeurs enseignants du RN : le national-populisme est plus attractif qu’un racisme ouvert. L’exaspération devant les ghettos et les problèmes de discipline génère une demande d’autorité, renforcée par le sentiment d’être abandonnés par une hiérarchie qui pratiquerait le #pasdevagues. Les attentats islamistes contre des professeurs ont radicalisés certains d’entre eux. Cela expliquerait aussi le résultat non négligeable de Reconquête. D’autant qu’une minorité de droite a toujours existé chez les enseignants, dès les élections régionales de 2015, le vote frontiste enseignant était « clairement alimenté par les voix qui se portaient sur les candidats LR ou UDI » lors de la présidentielle de 2012[15]. Aux élections européennes de 2024, la liste LR ne recueille plus que 5 % des voix, le centre droit étant lui-même historiquement faible. Le transfert de la droite vers le RN et Reconquête est flagrant. La dédiabolisation, entreprise de longue haleine, finit par porter ses fruits en brouillant la frontière entre la droite et son extrême. Ajoutons, sans pouvoir le mesurer, l’effet du confinement qui a généré le succès croissant du complotisme.
Conclusion
La progression récente de l’extrême droite, et principalement du RN, dans le corps enseignant est donc la résultante d’une demande d’autorité, d’une réaction aux attentats terroristes qui l’ont visé, émanant principalement d’électeurs de droite. Cette captation de l’électorat conservateur est facilitée par le programme éducatif du RN, réactionnaire. La xénophobie, qui ne peut être exclue dans certains cas, est l’objet d’un tel rejet dans la profession qu’elle représente plus un obstacle à la progression du RN qu’un atout. Ce nouvel électorat s’inscrit dans une dynamique récente, celle des électeurs conquis analysés par Pascal Perrineau[16], pour l’essentiel des cadres issus de la droite. Ceux-ci ne sont pas acquis au RN. En l’absence de militants et de perméabilité du milieu, qui reste une forteresse électorale de la gauche, les enseignants conquis par le RN sont susceptibles de revenir vers une droite plus présentable au premier faux pas de celui-ci.
Laurent Frajerman, HDR, agrégé d'histoire, CERLIS (université Paris Cité)
Notes :
[1] Cet article traite essentiellement du RN, mais j’ai agrégé les données de toutes les formations d’extrême droite (FN puis RN, Mégret, de Villiers, Reconquête), pour éviter que leur concurrence ne donne l’impression d’un recul passager de cette mouvance politique, principalement lorsqu’elle se divisait en 2021-2022.
[2] https://theconversation.com/le-vote-fn-des-enseignants-une-bulle-mediatique-76182
[3]Alexandre Dézé, « La construction médiatique de la « nouveauté » FN », in Sylvain Crépon et al., Les faux-semblants du Front national, Presses de Sciences Po, 2015, p. 489.
[4] Sondages IFOP 2002, 2007, 2012, enquêtes du CEVIPOF avec IPSOS.
[5] Maryline Baumard, « Avec le collectif Racine, le Front national tente d'attirer à lui les enseignants », Le Monde, 11 octobre 2013.
[6] Luc Bronner « Dans la fabrique opaque des sondages », Le Monde, 4 novembre 2021.
[7] https://www.laurent-frajerman.fr/militens
[8] Dirigée par Frédéric Sawicki, CERAPS-Université Lille 2, n= 2 585
[9] N= 577, mai 2024, pour Cnews. Pour la 1e fois, les détails du redressement sont publiés. 1 point a été rajouté, ce qui peut se discuter mais n’infirme pas la tendance.
[10] Félicien Faury, Des électeurs ordinaires : Enquête sur la normalisation de l'extrême droite, Seuil, 2024.
[11] Le Parisien-15 mars 2017 « Vote des profs : Aymeric, militant FN et prof d'histoire-géo ».
[12] Echantillon fourni par la MAIF, n=1 749
[13] Echantillon n=500
[14] Grégory Chambat, Quand l’extrême droite rêve de faire école. Une bataille culturelle et sociale, Vulaines sur Seine, éd du croquant, 2023.
[15] Luc Rouban http://theconversation.com/la-percee-du-front-national-dans-la-fonction-publique-52955
[16] Pascal Perrineau, La dynamique du Rassemblement National dans la perspective des élections européennes de juin 2024, note 4, Cevipof, mai 2024.




