Tribune de Laurent Frajerman dans Le Monde, 8 janvier 2020

Syndicalisme : « Nous assistons à la résurgence du mythe de la grève générale »

L'historien Laurent Frajerman constate, dans une tribune au « Monde », que le mouvement social lancé le 5 décembre revisite les fondamentaux du syndicalisme et rappelle que ce dernier reste un contre-pouvoir dont la légitimité repose aussi sur la conflictualité.

Le mouvement social lancé le 5 décembre contredit les analyses dominantes, qui prédisaient la fin de la conflictualité sociale. Sa force, son impulsion par des syndicats nous invite à redécouvrir ce fait social ancré dans la réalité française. Par exemple, on a beaucoup insisté sur la chute des effectifs syndicaux, en ne remarquant guère que ceux-ci sont sta­bles dans l’ensemble depuis les années 1990.

De même, les militants syndicaux sont présents dans plus d’entreprises que dans les pays voisins : 50 % des salariés signalent leur existence (« DARES analyses », mars 2017). Enfin, cette séquence n’est guère favorable au syndi­calisme « réformiste », pourtant présen­té comme le seul adapté à notre époque. Le syndicalisme « combatif » n’avait-il pas durci son discours et multiplié depuis 2016 les journées d’action in­fructueuses ?

Bien que l’appareil de la CFDT ait sur­passé celui, désorganisé, de la CGT et que la CFDT parie sur un rôle d’intermédiaire entre le pouvoir et les salariés, le pouvoir macroniste lui a signifié sans détour qu’elle ne pourrait se prévaloir de cette position. Ce mouvement réinterroge donc les fondamentaux du syn­dicalisme tant au niveau des clivages en­tre organisations qu’entre cultures pro­fessionnelles.

Le syndicalisme, dans sa diversité, est un contre-pouvoir, et à ce titre, il tire sa puissance de la conflictualité. On con­state actuellement que l’emprise sur les événements du syndicalisme « ré­formiste » dépend de la bonne volonté de ses interlocuteurs. Ses membres, moins habitués à l’action collective, ne jouent pas un rôle moteur lorsqu’elle se déclenche. Songeons au trésor que con­stitue la caisse de grève de la CFDT, dont les 120 millions d’euros ne sem­blent pas être utilisés souvent.

Hiatus inévitable

L’échec de la direction de l’UNSA à obtenir une trêve dans les entreprises publiques de transport montre que ces organisations ne disposent pas du pou­voir d’arrêter la grève. Mais le syndi­calisme est aussi un pragmatisme, dont la pratique implique le compromis so­cial, la négociation. La réussite de l’ac­tion dépendra de l’articulation entre ces facettes et entre syndicats.

Quand ceux qui négocient ne sont pas ceux qui luttent, le hiatus est inévitable. Par exemple, la principale structure ré­formiste, la CFDT, marquée par son identité catholique de centre gauche, met l’accent sur les inégalités entre salariés. Quand elle laisse entendre qu’elle est prête à accepter l’âge pivot si les salariés soumis aux travaux les plus pénibles en étaient exemptés, cela signi­fie que les autres salariés financeraient cette mesure, et non le patronat.

Les grévistes arrêteront-ils leur lutte en échange d’un compromis qui signifie pour eux un recul social ? Car ce projet de réforme des retraites a beau concern­er l’ensemble du salariat, il ne suscite l’opposition résolue que d’une fraction seulement de celui-ci, qui n’est pas la plus mal lotie. Manifestation d’un phénomène apparu dès la genèse du syn­dicalisme, qui est d’abord Panne des salariés les mieux insérés, ce qu’on ap­pelait au XIXe siècle « l’aristocratie ou­vrière », à laquelle appartenaient déjà les cheminots.

Même s’il est mis en valeur par le mou­vement, le syndicalisme combatif reste affaibli. Aucune organisation ne pou­vant espérer être utile aux salariés à elle seule, leur rassemblement serait utile face à un pouvoir intransigeant. Dans cette bataille, l’opinion publique est l’arbitre. Pour éviter l’accusation de conservatisme, le syndicalisme dans son ensemble a donc besoin de formuler des propositions concrètes sur les enjeux de notre époque : notamment la mobilité entre professions salariées et entre les statuts indépendants et salariés et l’al­longement de la durée des études, indis­pensable dans une société de la connais­sance et pourtant sanctionné lors de la retraite.

Ouvriers et fonctionnaires

Les grandes vagues de grève montrent également les écarts entre les cultures de lutte.

Schématiquement, on peut distinguer deux modèles : la grève ouvrière et la grève des fonctionnaires.

Le premier date du XIXe siècle et priv­ilégie des mouvements impétueux, durs, concentrés sur quelques semaines. Le résultat est obtenu au « finish », dans une dramaturgie du bras de fer, permis par le pouvoir de nuisance des grévistes qui arrêtent la production. Le déroulé de la grève dépend des assemblées générales, la plus célèbre étant celle des 10 000 grévistes de Renault Billancourt, en mai 1968.

Le second modèle, inventé dans les an­nées 1950, tient compte des caractéris­tiques des fonctionnaires : disséminés sur tout le territoire et dotés d’un pou­voir de nuisance moins évident. Un droit de grève restreint, soumis au principe constitutionnel de la continuité du ser­vice public, canalise leur combativité. Les fonctionnaires organisent donc des actions courtes, planifiées, nationales. Les journées d’action sont des démon­strations de force qui attestent du lien de la base à sa direction syndicale en train de négocier. En effet, la médiation d’une organisation est indispensable pour reli­er les grévistes du pays tout entier.

Ces modèles sont incarnés par deux pro­fessions au fort pouvoir de grève, proches par le niveau de vie, si ce n’est par le capital culturel. La grève ouvrière est pratiquée par les cheminots et traminots, représentants des classes pop­ulaires stables, et la grève des fonction­naires est exercée par les enseignants, appartenant aux classes moyennes diplômées.

Faiblesse du dialogue social

Les grands mouvements sociaux com­binent ces deux modèles à des degrés divers. Dans un contexte où la majorité des salariés se comporte en spectateur, l’efficacité du mouvement dépend de trois paramètres : la convergence des professions en lutte et syndicats, la pop­ularité de l’action et sa capacité de blocage. Les mouvements de 1995 et 2003 ont été rythmés par des temps forts, et une partie des enseignants s’était lancée dans une grève recon­ductible.

En 2006 (contre le contrat première em­bauche) et 2010 (sur les retraites), les modes d’action privilégiaient les mani­festations de masse avec une program­mation sur la durée (trois mois de lutte en 2006, six mois en 2010 avec quatorze manifestations).       Ceci    permettait d’élargir le cercle mobilisé et de s’adresser à l’opinion publique. Mais il est difficile de maintenir une dynamique dans ces conditions et de rendre indis­pensable au pouvoir la recherche d’une solution.

 

L’hybridation permanente de ces formes d’action ne les a pas fait disparaître. Certes, le modèle ouvrier a quasiment disparu des entreprises : on voit des salariés du privé prendre des RTT pour aller manifester, car la norme y est dé­sormais un « halo de pratiques con­flictuelles » (« La CFDT et Macron, le choc des deux réformismes », par Guy Groux, et « La persistance de l’ancien monde », par Jean-Marie Pernot, Le Monde du 20 décembre 2019).

Mais paradoxalement, la domination symbolique de ce mode gréviste éclipse actuellement le modèle fonctionnaire. Nous assistons à la résurgence du mythe de la grève générale : la grève recon­ductible s’impose logiquement dans un contexte radicalisé par les « gilets jaunes » et par la faiblesse du dialogue social. Le blocage semble actuellement l’objectif prioritaire. Ce qui crée le risque d’une désynchronisation avec les fonctionnaires. Le calendrier a laissé moins de 200 000 salariés de la SNCF et la RATP presque seuls dans la lutte pendant les vacances. Leur détermination est remarquable, ils bénéficient d’un réel soutien, par le biais notamment de la souscription, mais pour l’instant, les tentatives de grève recon­ductible ont avorté parmi les en­seignants. L’échec relatif du 10 décem­bre montre qu’il ne suffisait pas dans ce secteur de parier sur le souffle de la mo­bilisation du 5. Son annonce tardive ne laissait qu’une journée aux professeurs des écoles pour se décider, du fait du service minimum d’accueil. Surtout, les grévistes occasionnels manquaient d’éléments sur les garanties que le gou­vernement dit avoir donné d’un main­tien des pensions. Le temps de l’action et celui du débat sont liés.

Laurent Frajerman