Tribune dans Le Monde, 31 mai 2022

Espérons que le nouveau ministre de l’éducation se rendra à l’évidence : tout ne peut pas se gouverner par les nombres

Laurent Frajerman, professeur agrégé d’histoire et chercheur, pointe le risque pour Pap Ndiaye de poursuivre la réforme libérale de l’école, entamée sous le premier quinquennat Macron, alors que le système est à bout de souffle.
 
Le choix de Pap Ndiaye comme nouveau ministre de l’Education Nationale met en scène une rupture avec les positionnements idéologiques de Jean-Michel Blanquer. Mais concernant la politique éducative, ce n’est pas le cœur du problème : 65 % des français et 79 % des professeurs sont inquiets quand ils pensent « à l’avenir de l’Éducation nationale » (sondage CSA/Sénat, 2022). Sentiment conforté par les résultats des classements internationaux, l’inquiétante crise du recrutement, le phénomène nouveau des démissions d’enseignants etc. L’enjeu se situe au niveau de l’ordinaire de la classe, et des personnels.

Créer les conditions d’une amélioration des pratiques réelles d’enseignement est cardinal pour la qualité de notre système éducatif. C’est impossible avec des enseignants au moral en berne, ulcérés par la faiblesse de leur rémunération. Durant la campagne électorale, le président a présenté un projet qui aggraverait cette situation. Reste à savoir si le nouveau ministre tentera de l’appliquer dans un contexte miné par le bilan de Jean-Michel Blanquer.

Plus de docilité

Une raison fondamentale des difficultés actuelles réside dans l’idée, dominante depuis des décennies, qu’on peut faire mieux avec moins. Comment expliquer alors la coïncidence entre dégradation du système et baisse des dépenses ? Entre 1995 et 2019, la Dépense Intérieure d'Education est tombée de 7,7 % du PIB à 6,6 %. A l’heure de l’économie de la connaissance, du quoi-qu’il-en-coûte pour sauver les entreprises privées, il y a urgence à investir pour rester un pays moderne. Ainsi, augmenter les recrutements d’enseignants permettrait de réduire les effectifs d’élèves par classe, avec un impact positif sur la qualité de l’enseignement et les conditions de travail. Augmenter les salaires paraît également essentiel pour sortir de ce paradoxe : dans toutes les enquêtes, les enseignants proclament et leur amour du métier et le caractère démoralisant de son exercice.

L’amélioration de l’enseignement n’est donc pas qu’une question de moyens, mais un peu quand même…. Le président promet d’ailleurs un budget massif, mais le Pacte qu’il propose aux enseignants ne constitue pas une véritable revalorisation, la hausse des rémunérations étant conditionnée par des missions supplémentaires. Outre le caractère discriminatoire de cette mesure envers les femmes, qui s’occupent plus de l’éducation des enfants, c’est oublier que les professeurs effectuent déjà beaucoup de travail gratuit. Si l’objectif était d’encourager l’investissement des enseignants, on pourrait rémunérer plus cher leurs heures supplémentaires comme dans le secteur privé, payer correctement les corrections des évaluations, les heures effectués lors des sorties scolaires ou de préparation de projet… Qu’importe, l’idée de faire « travailler plus » les enseignants est plébiscitée par l’opinion, en raison de la partie invisible de leur labeur (corrections, préparations des cours, contacts divers…), même si les français reconnaissent la difficulté de leur métier.

Débloquer de l’argent après cinq ans de restrictions permet difficilement de négocier un donnant/donnant. Ni Lionel Jospin en 1992, ni Najat Vallaud-Belkacem en 2016 n’ont obtenu de contreparties lorsqu’ils ont accordé des augmentations, parce que celles-ci soldaient des mobilisations importantes et donnaient le sentiment aux enseignants concernés que l’Etat honorait enfin sa dette.

Le programme présidentiel comprend une restructuration du métier d’enseignant, qui s’appliquerait à mesure que le corps se renouvelle. Le renforcement des hiérarchies locales vise à obtenir plus de docilité du milieu enseignant. Depuis 2019, le contrôle syndical des affectations et des carrières par le biais des commissions paritaires a quasiment disparu. Pap Ndiaye sera sans difficultés moins autoritaire que Jean-Michel Blanquer, mais l’essentiel n’est pas là : donner plus de libertés aux chefs laisserait-il à leurs subordonnés d’autres choix que la liberté d'obéir ? Le gouvernement peut continuer à casser le statut de la fonction publique, mais pour quel résultat ? Les pouvoirs publics ont renoncé au modèle du professeur concepteur de son métier au profit du technicien appliquant des protocoles. Mais plus que le conformisme innovant attendu, le risque est d’obtenir l’apathie, le chacun pour soi.

Le président propose de mettre en œuvre des solutions néo libérales, appliquées dans la plupart des pays développés et dont l’inefficacité est patente. Dans son idéologie, seule une minorité de professionnels « mérite » d’être augmenté et doit servir d’exemple à des collègues moins dynamiques. La publication des résultats des élèves lors des évaluations nationales est censée servir d’outil de mesure. Toutefois, il est facile de brouiller les résultats en sélectionnant les élèves et/ou en pratiquant ce que les britanniques nomment « teach for test », un enseignement utilitaire adapté étroitement aux caractéristiques de l’évaluation. Ainsi, le consensus du corps enseignant contre l’individualisation des salaires s’explique par une défiance sur sa mise en œuvre, sur la capacité de la hiérarchie à reconnaître le travail réel (IPSOS/FSU, 2020) et sur la viabilité des pratiques recommandées par l’institution.

Autre exemple, la critique de la rigidité bureaucratique de l’actuel système d’affectation des professeurs. Le système actuel est pourtant le plus rationnel et économe. Comment obtenir que des professionnels de haut niveau acceptent de travailler dans le moindre recoin du territoire ? Jusque-là, les enseignants affectés loin de leurs vœux acceptaient leur sort parce que des règles claires et transparentes leur donnaient un espoir de mutation ultérieure et qu’ils pensaient leur carrière sur le long terme. Avec la loi du marché, les professeurs qualifiés et capables de vendre leur talent ne postuleront pas partout. On aboutirait ainsi à créer des déserts professoraux, comme il existe aujourd’hui des déserts médicaux. Rien n’interdit au contraire d’améliorer le service public en changeant des critères.

L’existence d’un statut national garantit le recrutement annuel de milliers de personnes dotées de compétences spécifiques, destinées à rester dans le métier. Celui-ci n'attirera jamais les mêmes profils que les entreprises à but lucratif. Dans le monde entier, les enseignants partagent des valeurs humanistes de coopération et de partage culturel. L’option la plus rationnelle est de prendre appui sur ces valeurs pour encourager leur engagement pédagogique, d’accompagner des enseignants qui seraient remotivés par les efforts financiers consentis par la nation. Espérons que le nouveau ministre se rendra à l’évidence : tout ne peut pas se gouverner par les nombres, d’une manière verticale, en divisant les personnels. Il est encore temps de partir du terrain et de faire vraiment confiance à ses acteurs.

Laurent Frajerman
Professeur agrégé d’histoire au lycée Lamartine, chercheur associé au Cerlis, université de Paris-Cité