
J'ai lu
Voici une sélection d'ouvrages qui m'ont paru intéressants, dans mes différents domaines de compétence. Sélection parfaitement arbitraire, et petits commentaires pour vous donner envie d'aller plus loin...
Gilles Tabourdeau, La négociation discursive dans la pratique de la dictée à l'adulte à l'école maternelle
Cette thèse soutenue en 2024 étudie comment les enseignants de maternelle aident les enfants à transformer leur langage oral en langage écrit lors des dictées. La recherche s'appuie sur 107 séances transcrites, suivant 10 élèves et 7 enseignantes pendant le cursus de trois années de maternelle dans une école. L'auteur analyse les moments de « négociation discursive », quand l'enseignant guide l'enfant pour passer de formulations orales spontanées à des énoncés « écrivables », acceptables à l'écrit. La thèse propose une typologie croisant 12 micro-gestes pédagogiques avec 4 niveaux linguistiques (pragmatique, syntaxique, lexical et énonciatif). L'analyse identifie les pratiques qui atteignent les objectifs attendus et examine les stratégies d'ajustement des enseignants. Cette recherche n'est pas qu'à visée théorique, l'auteur, lui-même ancien professeur des écoles, a construit un objet pertinent pour la formation initiale et continue.
Thèse, 2024, Université de Poitiers
Anne Barrère, Au cœur des malaises enseignants
Anne Barrère figure parmi les sociologues les plus importantes dans le champ de l'éducation. L'une de ses forces réside dans son parcours : après avoir enseigné pendant dix ans dans le second degré, elle n'a pas mis de côté cette expérience professionnelle mais l'a transcendée par un travail scientifique rigoureux et objectif. Cette double compétence irrigue l'ensemble de son œuvre.
Après des travaux variés portant notamment sur le travail des élèves, des enseignants et celui des chefs d'établissement, elle propose ici une synthèse ouverte sur les questions d'éducation. Dans ce cas d'espèce, la forme compte autant que le fond. Sur le fond, Anne Barrère reprend, enrichit et synthétise les connaissances portant sur le malaise que vivent les enseignants aujourd'hui. Sur la forme, elle a veillé à un ouvrage accessible, laissant des aspects ouverts. En mobilisant les connaissances sociologiques et en donnant largement la parole aux enseignants eux-mêmes, cet ouvrage permet de relire en termes collectifs des épreuves souvent vécues de manière individuelle.
Armand Colin, 2017

Jean-Noël Luc, Jean-François Condette, Yves Verneuil, Histoire de l'enseignement en France. XIXe-XXIe siècle
Cet ouvrage constitue une véritable somme qui tient compte des acquis et des problématiques les plus récentes de l'historiographie. Jean-Noël Luc, Jean-François Condette et Yves Verneuil, grands spécialistes de l'histoire de l'éducation consacrent de solides développements à la question des femmes, montrant notamment le lent processus d'unification des enseignements masculins et féminins. L'enseignement dans les colonies est également bien mis en perspective. Autre aspect remarquable : la volonté de ne pas se limiter à l'enseignement classique. Les développements sur l'enseignement technique et professionnel sont très complets et instructifs.
Les ouvrages de référence nécessitaient une actualisation, notamment les travaux d'Antoine Prost. D'autant que le livre très complet de Jean-Pierre Chapoulie, L'école d'État conquiert la France restait centré sur les questions de politiques publiques. Couvrant la période du XIXe siècle à nos jours, ce livre se distingue par son caractère synthétique. Véritable boîte à outils, il aborde toutes les questions relatives à l'enseignement. S'appuyant sur un socle déjà solide en histoire de l'éducation, cet ouvrage renouvelle et/ou fait un point utile sur toutes ces questions, montrant que la recherche en histoire de l'éducation continue d'être vigoureuse.
Armand Colin, 2020

Stéphane Bonnéry (dir.), Temps de l'enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats
Cet ouvrage collectif constitue une ressource précieuse pour comprendre les enjeux des débats sur les rythmes scolaires. Stéphane Bonnéry, directeur de la revue La Pensée, rassemble des textes publiés entre 1969 et 2025, signés notamment par Éric Plaisance, Antoine Prost, Lucien Sève et Jean-Yves Rochex. Pour les auteurs, chaque réforme des rythmes scolaires mobilise depuis cinquante ans les mêmes arguments pseudo-scientifiques sur les « besoins de l'enfant » et les « rythmes biologiques », sans tenir compte des recherches. Cette répétition masque des objectifs constants de réduction du temps scolaire, de limitation de la dépense publique et de développement du marché éducatif privé.
L'apport principal de l'ouvrage réside dans sa capacité à historiciser ces débats présentés comme techniques, révélant leurs soubassements idéologiques. L'auteur établit une corrélation entre réduction du temps scolaire et accroissement des inégalités. Il critique la notion de « complémentarité » entre école et loisirs, démontrant que l'externalisation d'activités accroît les inégalités sociales. Le livre exhume une tradition communiste riche sur l'école.
Éditions de la Fondation Gabriel Péri, 2025

Bruno Poucet, Liberté sous contrat
Bruno Poucet, reconnu comme l'un des grands spécialistes de l'enseignement privé, livre ici une véritable somme historique couvrant la période 1951-2004. En deux cents pages, il propose une synthèse remarquablement réussie d'une histoire complexe.
Cet ouvrage constitue la porte d'entrée indispensable pour quiconque souhaite comprendre la genèse du débat laïque et le conflit entre école publique et école privée. Il parvient à rendre accessibles des aspects souvent compliqués pour ceux qui s'intéressent occasionnellement à ces questions. Il permet notamment de saisir l'univers très particulier de l'enseignement privé sous contrat.
Publié en 2009, ce livre demeure la référence sur ces questions, en complément avec les travaux de Pierre Merle, notamment L'enseignement privé (La Découverte; 2025).
Fabert, 2009

Guy Lapostolle, Les experts contre les intellectuels
Guy Lapostolle propose un parcours socio-historique particulièrement éclairant sur l'engagement des chercheurs en éducation. L'ouvrage analyse comment les recherches en éducation sont utilisées dans la société, notamment par les politiques publiques, en offrant un point complet sur les débats.
Clair et accessible, ce livre constitue à la fois une ressource précieuse pour la réflexion épistémologique des chercheurs engagés et un outil pédagogique particulièrement utile pour les jeunes chercheurs souhaitant défricher ces questions. Dans mon HDR, je pars de sa distinction entre intellectuels et experts, basée sur le contenu et le rapport au pouvoir, pour opter pour un triptyque militant/expert/chercheur, fondé sur un aspect plus structurel. La finesse des analyses de ce livre en fait une référence incontournable.
PUN, 2019

Antoine Prost, Autour du Front populaire. Aspects du mouvement social au XXe siècle
Ce livre réunit plusieurs articles devenus des classiques de l'histoire sociale. Antoine Prost y déploie une grande rigueur scientifique avec un style remarquablement clair, mobilisant des méthodes pionnières (lexicologie, analyses factorielles) pour aborder toutes les facettes du mouvement social français.
L'auteur démontre notamment comment le Front populaire permit l'essor d'un syndicalisme ouvrier de masse. Il analyse l'évolution du vocabulaire syndical qui témoigne de l'affaiblissement de la fonction identitaire du syndicalisme français : le « travailleur » du début du siècle laisse place au « salarié ». Cette démonstration s'inscrit dans une réflexion plus large sur la « centralité perdue de l'histoire ouvrière », à mi-chemin entre analyse historiographique et essai d'ego-histoire.
Seuil, 2006.

Florence Crouzatier-Durand, Nicolas Kada (dir.), Grève et droit public : 70 ans de reconnaissance
Ce livre constitue un véritable petit bijou pour ceux qui s'intéressent au contexte juridique des mouvements sociaux. Le coût d'accès aux textes juridiques est généralement plus élevé que pour d'autres types d'ouvrages, mais celui-ci est particulièrement bien fait, très clair, permettant de mieux comprendre les subtilités de la question.
L'enjeu de ce livre est d'expliquer la différence de traitement juridique entre la grève dans le droit privé et dans le droit public. Il permet de rassembler toutes les approches et le fait d'une manière très pertinente.
LGDJ-PUT, 2018

Baptiste Giraud, Karel Yon, Sophie Béroud, Sociologie politique du syndicalisme
Cet ouvrage se présente comme un double manuel. D'une part, il constitue une synthèse particulièrement utile sur le syndicalisme français, revenant très clairement sur les points essentiels, notamment son morcellement. Il permet de répondre à toute une série de controverses politico-médiatiques par des analyses précises et factuelles, offrant ainsi les moyens de découvrir le syndicalisme français au-delà des clichés.
D'autre part, c'est également un manuel de sociologie politique. Les trois auteurs, politistes reconnus travaillant sur ces questions à partir de terrains variés, donnent à voir une pensée cohérente, une école post-bourdieusienne tout à fait stimulante, mise en valeur par un langage rigoureux.
Mon seul regret tient à une différence d'approche fondamentale. Le syndicalisme étudié dans ce livre est principalement celui du secteur privé, alors que la place du syndicalisme de la fonction publique demeure cruciale. Plutôt que d'affronter cette difficulté d'une double nature du syndicalisme français, ce clivage entre gens du privé et du public, l'ouvrage se concentre sur le privé, ce qui ne donne pas toutes les clés pour comprendre le syndicalisme d'aujourd'hui.
Armand Colin, 2018
