• Laurent Frajerman

Primaire Populaire, accusations de racisme contre les enseignants & liberté pédagogique

Updated: Jan 30

Une organisation nouvelle est apparue dans le champ politico-médiatique. Au nom d’un objectif louable (obtenir l’union de la gauche aux prochaines échéances électorales), ses organisateurs ont développé un programme détaillé qu’ils prescrivent à la gauche. Or plusieurs aspects sont inquiétants pour les enseignants et nécessitent une clarification de la part de la Primaire Populaire.


Une collaboration étrange


Mes interrogations sur la Primaire Populaire remontent à novembre 2021, lorsque je découvre avec étonnement qu’elle invite Fatima Ouassak à un événement qu’elle organise. Les positions de cette proche de Sandrine Rousseau commençaient à être connues. Notamment via un article de Marianne.



Affiche de la Primaire Populaire

Je me fends alors d’un tweet à un autre invité de la Primaire Populaire :



Cette réponse du Community Manager qui assume parfaitement la rhétorique de Fatima Ouassak avait le mérite de la clarté. Je l’ai repostée un mois plus tard, dans un thread qui interpellait la Primaire Populaire, sans réponse de sa part. J’en déduis que la présence d’une adepte du #profbashing n’est pas le fruit du hasard.


Des soutiens de la Primaire Populaire qui pratiquent le #profbashing en accusant les enseignants de racisme


Dans le thread déjà évoqué, je reproduisais l’essentiel du manifeste fondateur du Front de Mères, le « syndicat » de parents d’élèves créé par Fatima Ouassak.


Tweet de Laurent Frajerman

L’objectif est clairement d’opposer les parents des quartiers populaires aux enseignants. Ce discours profite de la crise de l’école, qui remplit mal sa mission. Accuser les enseignants offre un dérivatif à l’inquiétude des familles. Ce phénomène est répandu, et instrumentalisé par de nombreux démagogues : Jean-Michel Blanquer, des éditorialistes médiatiques, des journaux de droite.


Il s’agit ici d’un nouveau type de #profbashing, d’autant plus dangereux qu’il offre une grille de lecture biaisée aux familles des quartiers populaires. Accoutumées au racisme, elles peuvent y croire et s’opposer aux enseignants, au lieu de collaborer avec eux pour la réussite de leurs enfants. Il y a 20 ans déjà, le sociologue Stéphane Bonnéry évoquait le malentendu par lequel des élèves expliquaient leur échec scolaire par le racisme de leurs enseignants : "moins l'école donne de clés pour comprendre, plus les élèves cherchent les explications en dehors. Et le racisme ou la relégation existent dans la société."


Extrait de l'appel du Front de Mères 1

Extrait de l'appel du Front de Mères 2

Si le texte essaie au début de nuancer en évoquant « certains » enseignants, il généralise très vite (« les enseignants », « l’école »). Il ne s’agit donc pas de dénoncer quelques moutons noirs, mais bien de stigmatiser l’ensemble d’une profession. J’ai eu l’occasion par ailleurs de montrer qu’au contraire, les professeurs résistent au virus de la haine raciste, que l’extrême droite recueille parmi eux des scores ridicules (moins de 3 %).


Outre la confusion entre des origines ethniques et une religion (ce qui est curieux, au vu de la variété des religions présentes en France), on retrouve dans ce manifeste la critique islamiste de la laïcité. Celle-ci ne serait pas une protection pour les minorités religieuses, mais un outil discriminatoire. J’ai bien conscience des effet délétères provoqués par l’instrumentalisation réactionnaire de la laïcité. Toutes les idéologies (religions comprises) sont susceptibles d’être dénaturées par des extrémistes. Mais je trouve intéressant de retrouver la proposition fondamentale de l’Eglise catholique lors de la mise en place des lois laïques : une école sans Dieu est forcément une école contre Dieu.


La force de ce manifeste est de partir de réalités objectives pour leur donner des explications mythiques. Il évoque ainsi des difficultés relationnelles avec les enseignants, qui ne sont pas propres aux parents dont l’origine étrangère est visible. Les sciences de l’éducation ont largement traité la question. De même, des méthodes statistiques prouvent que l’échec scolaire important vécu par les enfants d’origine immigrée s’explique par leur position sociale, et non par leurs origines. La régression logistique permet d'isoler l'effet pur d'une variable. Ce fait a été démontré depuis longtemps et confirmé par les derniers travaux du CNESCO[1] :


rapport du CNESCO sur les élèves d'origine immigrée

Une critique mal ajustée du racisme contribue ainsi à l’ethnicisation des rapports sociaux.


[1] Yaël Brinbaum, Géraldine Farges et Elise Tenret, « Les trajectoires scolaires des élèves issus de l’immigration selon le genre et l’origine : quelles évolutions ? » CNESCO, 2016.


Un programme à méditer


J’ai voulu vérifier le positionnement de la Primaire Populaire sur les questions scolaires. Après tout, le « Front de Mères » est une organisation amie, mais indépendante. Le site de la Primaire Populaire met l’accent sur quelques propositions consensuelles (le « Socle Commun »). Mais il renvoie aussi à des textes très détaillés élaborés sous son égide :


Parmi ceux-ci, une brochure rédigée par l’équipe de la Primaire Populaire a attiré mon attention :


Parmi les 39 responsables de cette brochure, on trouve les dirigeants de la Primaire Populaire, et d’autres personnes. Telle Nejwa Mimouni, présentée comme militante de Lallab, une association controversée de défense des droits des femmes musulmanes. Elle est connue pour une lettre à ses enfants métis, dont voici un extrait significatif :

Cependant, les parcours militants sont une chose, le fruit de la réflexion collective en est une autre. Conscient du risque d’amalgame, j’ai lu le programme détaillé de la Primaire Populaire sur les aspects éducatifs. Heureusement, les outrances de Fatima Ouassak n’y ont pas leur place. Mais le choix des priorités, les propositions mises en avant me laissent dubitatif.



La liberté pédagogique menacée


La brochure évoque l’éducation dans son thème 13, avec un objectif : donner aux enseignants "les moyens nécessaires pour leurs missions et pour un apprentissage non discriminant et critique". Tout le monde à gauche approuve le combat contre les discriminations, évidemment. Mais jusque-là, ce qui était mis en exergue, en priorité absolue, c’était la lutte contre l’échec scolaire. Déplacer la focale vers la discrimination, n’est-ce pas sous-entendre que le problème principal vient de comportements racistes au sein du système scolaire ? Je suis curieux de découvrir à quoi ressemble en France cet « apprentissage discriminant » dont il faudrait se départir. A nouveau ce déplacement de la question sociale à la question raciale.

Sur les quatre points du programme, les deux premiers témoignent d’une ignorance de ce qui est réellement enseigné. On y est habitué de la part de médias prompts à regretter la disparition du roman national. Hélas, une partie de la gauche s’adonne aussi à cette dénonciation. Cette fois, c’est l’esprit critique et surtout la colonisation qui serait occultée. Les programmes d’Histoire l’intègrent depuis les années 1970, mais passons...



Cela dit, je sous-estime peut-être la novation induite par l’usage de la formule « récits anticoloniaux ». Car comme professeur d’Histoire, j’essaie de transmettre des connaissances scientifiques d’une manière adaptée à mon public, je me garde de la propagande, de ma propre subjectivité et des récits édifiants.


Le plus original dans ce programme est incontestablement l’idée d’une formation des enseignants obligatoire et continue (ce qui signifie sans doute qu’elle sera répétée régulièrement). Aucun ministre de l’Education n’a osé aller aussi loin contre la liberté pédagogique ! Najat Vallaud-Belkacem a certes imposé des stages de propagande en faveur de sa réforme des collèges, mais sans les renouveler. Il est ici question de formations obligatoires, destinées à valoriser certaines pédagogies, dites alternatives. Si ma connaissance du champ me permet d’émettre quelques suppositions, je suis néanmoins curieux d’en savoir plus sur les bonnes pratiques pédagogiques prônées par la Primaire Populaire.


Le programme n'évoque pas les reculs du système scolaire français dans toutes les comparaisons internationales. En revanche, il précise que l’objectif est de former les enseignants à la lutte contre les discriminations, encore une fois. Etant donné le contexte, j'ai tendance à y voir un formatage. Pourtant, j'approuve toutes les initiatives qui visent à améliorer le rapport de tous les élèves au système scolaire. Mais là, je m'interroge sur les implicites de cette priorité. Rappelons que la discrimination est formellement interdite en France, comme de nombreuses lois le stipulent. Si elle subsiste et si elle est vraiment le problème numéro 1 de l'école, n’en attribue-t-on pas la faute aux personnels ? Je ne vais pas extrapoler, mais mon sentiment est que, de hussards de la République, d’étendards de la gauche morale et humaniste, voilà les enseignants rétrogradés au statut de racistes à l’insu de leur plein gré.


J’espère me tromper…


Bien sûr, inviter une polémiste racialiste à une initiative ne signifie pas pour autant approbation de toutes ses positions. Pour autant, il existe bien une mouvance qui porte des thématiques décoloniales (ou indigénistes si on préfère). Mouvance divisée, notamment au plan politique [1], mais qui sait aussi se rassembler. Par exemple en soutien au local du Front de Mères, l’association de Fatima Ouassak.


On trouve parmi les pétitionnaires Samuel Grzybowski, leader de la Primaire populaire (mais pas Mathilde Imer, co-fondatrice) et aussi Anna Agueb-Porterie, candidate à celle-ci (mais pas Christiane Taubira). Attac s’est fendu d’un tweet qui illustre bien l’argumentaire : si une association se proclame antiraciste et qu’elle est critiquée par un média d’extrême droite (Valeurs Actuelles est cité par la pétition, qui catalogue ainsi le Figaro et Marianne !), elle doit être défendue, quoi qu’elle dise. La logique de bloc autorise toutes les dérives.


[1] Ces militants soutiennent autant Yannick Jadot, Christiane Taubira, Jean-Luc Mélenchon que Philippe Poutou.

La lecture du site de la Primaire Populaire avait donc renforcé mes craintes. Celles-ci sont malheureusement confirmées par la parution samedi 22 janvier d'une pétition dans Libération. Remarquons que parmi les 40 signataires, c'est la Primaire Populaire et non le journal qui met en avant Fatima Ouassak.





Il est grand temps pour la Primaire Populaire de corriger le tir et de lever toutes les ambiguïtés (par ex en indiquant quel est le statut des textes qu’elle produit en abondance). Sa principale candidate, Christiane Taubira, s’honorerait à intervenir en ce sens.

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