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Tribune collective dans Libération, 9 juin 2026

« Pour une vigilance de toute la gauche face à l’antisémitisme »

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Par Gisèle Berkman, essayiste, Jean-Louis Giovannoni, poète, Michel Dreyfus, historien, Jean-Numa Ducange, historien, Nicole Edelman, historienne, Laurent Frajerman, historien et sociologue, Robert Hirsch, historien, Olivier Le Trocquer, historien, Claudia Moatti, historienne, Michèle Riot-Sarcey, historienne

À l’heure où notre pays vit une explosion des actes et propos antisémites (1 024 agressions en 2024, plus que pour tous les autres racismes cumulés), il est urgent que les partis de gauche, syndicats, associations, citoyens engagés, se mobilisent. Or les initiatives demeurent rares, et cette retenue interroge. Nous ne réclamons aucune exceptionnalité pour les personnes d'origine juive ; nous demandons simplement que les principes antiracistes soient appliqués à tous, sans exception. Nous pensons que condamner les propos les plus ouvertement antisémites ne saurait suffire, car leur multiplication montre qu’il s’agit de la phase émergée d’un mouvement de fond.

L’antisémitisme a longtemps été l’apanage de l’extrême droite, qui est loin de s’en être débarrassée. À contrario, au moins depuis l’affaire Dreyfus, la gauche a mené le combat contre lui. Alors que tous les signaux sont au rouge, les propos antisémites réitérés par des personnes s’en réclamant, ajouté au manque de réaction à gauche, constituent une opportunité pour le RN. Celui-ci opère un renversement aussi complet que peu crédible pour un parti fondé par des nostalgiques de la collaboration, il attaque les progressistes sur leur terrain en se présentant comme un rempart protecteur des Juifs. Afin de dénoncer avec efficacité cette escroquerie, compte tenu du danger que l'extrême droite fait peser sur nos libertés et celles des minorités, le mouvement social se doit d’être irréprochable. La fermeté contre l'antisémitisme, d'où qu'il vienne, constitue une exigence éthique et politique. Or aujourd’hui, une partie du camp de la gauche, syndicalistes compris, refuse de dénoncer des propos antisémites par crainte de se diviser face à l'extrême droite, ou du fait de l’instrumentalisation de la Shoah par l’extrême droite israélienne. Aucune de ces considérations – peu contestables en soi - ne peut servir d'alibi pour tolérer des propos qui nourrissent un climat hostile envers nos concitoyens juifs. Un tel raisonnement serait jugé scandaleux s’il était appliqué à d’autres populations.

Lire aussi :

"Les éditoriaux syndicaux à la FSU, une tentative de prescription d'opinion sur des sujets clivants", billet de blog, 17 juin 2026

Tous les racismes doivent être combattus, en tenant compte de leurs spécificités. Dans le cas des Juifs, politique intérieure et internationale sont intimement liées ; même si leur histoire, dans la pluralité de ses aspirations et de ses orientations, ne se réduit nullement à celle de l’Etat d'Israël. Le conflit israélo-palestinien, depuis 1948, occupe une place conséquente dans les préoccupations des antiracistes. Malheureusement, la dénonciation, souvent fondée, de la politique de l’Etat d’Israël a suscité des dérapages antisémites chez les défenseurs des Palestiniens à partir des années 2000, dérapages qui ont explosé après le 7 octobre. Face à la porosité entre antisionisme et antisémitisme – favorisant la libération d'une parole haineuse comme le passage à l'acte –, une vigilance accrue s’impose donc. Dans une démocratie, il est légitime de discuter de la politique de l'État israélien, y compris de la qualifier pour ce qu’elle est. Mais ce débat ne peut s'affranchir des limites posées par la législation antiraciste française qui, depuis 1972, interdit les propos incitant à la haine envers des personnes du fait de leur origine. Il faut reconnaître que la critique d'Israël, aussi juste soit-elle, bascule souvent en France dans le racisme antijuif.

D’autant que l’antisémitisme s’exprime aujourd’hui de manière feutrée, allusive, pour éviter les condamnations pénales. Nous le voyons avec l'affaire Meurice - une blague nazifiant un Juif et se moquant de la circoncision - et les allusions multiples de Mélenchon, notamment sur Epstein et Glucksmann. La diffusion de stéréotypes anciens - celui d'un pouvoir juif rendant impossible toute critique d'Israël en France - ressurgit. L'usage du terme « génocide » pour qualifier le massacre à Gaza a fait débat avant de s'imposer dans une partie de l'opinion. Mais il convient de rappeler la différence entre cette guerre, aussi dramatique et scandaleuse soit-elle, et les camps d’extermination de l’Allemagne nazie. Sans cette précaution, le risque existe d’une remise en cause de la mémoire de la Shoah et de ce qu'elle représente pour l'antifascisme.

Les organisations politiques et syndicales de gauche ne se sont pas élevées contre le mot d’ordre « De la rivière à la mer », scandé dans les manifestations pro-palestiniennes. Pourtant, implicitement, cette disparition souhaitée de l’Etat d’Israël aboutirait à l’expulsion ou au massacre de millions d’israéliens. La vigilance s'impose également sur les compagnonnages, notamment avec Urgence Palestine et les structures qui gravitent autour, comme Europalestine, fondée par des proches de Soral et Dieudonné[1]. Ce collectif exalte le 7 octobre et appelle à l'Intifada à Paris (contre qui ?)[2]. On ne dialogue pas avec des racistes, quelle que soit leur cible, on ne les légitime pas en les fréquentant.

Les valeurs fondatrices de la gauche - le combat contre le racisme et pour les libertés démocratiques - devraient l’inciter aujourd’hui à entreprendre son examen critique. Au-delà des pétitions de principe, quelles mesures sont prises contre les militants qui versent dans l’antisémitisme ou pour déconstruire les stéréotypes ? Cette exigence n'implique nullement de taire l’horreur des massacres de civils commis à Gaza, mais impose de bannir toute ambiguïté, sous peine de tolérer une forme de racisme. La frontière est parfois malaisée entre antisionisme et antisémitisme, ainsi qu’entre liberté d'expression et incitation à la haine ; raison de plus pour que la gauche comme le mouvement social rejettent tout déni en combattant ce fléau qui fracture la société française.

 

Lire aussi :

"Contribuer à transformer la société en respectant l’indépendance syndicale ?", billet de blog, 12 décembre 2024

[1]https://www.lemonde.fr/archives/article/2004/05/06/l-humoriste-dieudonne-candidat-sur-une-liste-euro-palestine_363783_1819218.html

[2] Dépêche AFP, 8 novembre 2025, « Le porte-parole du collectif Urgence Palestine sera jugé en mai 2026 pour apologie du terrorisme »

Page imprimée de la Tribune dans le journal Libération antisemitisme .jpg

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