Mouvements sociaux de 1995 et 2023 : quand la manifestation remplace la grève
- Laurent Frajerman

- 11 déc. 2025
- 5 min de lecture
Ce post reprend la tribune parue dans le Nouvel Observateur, en la complétant sur certains aspects.
Le mouvement de novembre-décembre 1995 a inauguré une série de vagues de grèves sans précédent dans notre histoire sociale. Mais pourquoi le mouvement de novembre-décembre 1995 a-t-il réussi alors que celui de 2023 a échoué ? Entre eux existent de nombreuses similarités : mot d'ordre fédérateur, ampleur des cortèges et des effectifs grévistes, soutien de l'opinion publique. Certes le contexte diffère, comme en témoigne le cas de La Poste et des télécommunications (PTT), qui constituait l'un des fers de lance du mouvement de 1995, fort de son monopole public et de sa culture syndicale (1 400 000 jours de grèves, les Journées Individuelles Non Travaillées, tous les chiffres utilisés dans ce post viennent de sources officielles). La libéralisation de la branche a profondément réduit sa capacité d'action. toutefois, des explications propres à ces mobilisations interviennent également.
Mouvements sociaux 1995 et 2023 : une efficacité dépendante du rythme et de l'intensité de la lutte
La première raison tient au rythme et à l'intensité de l'action engagée. Alors que la mémoire collective a retenu l'image de la France paralysée en 1995, le 7 mars marquait un tournant pour le mouvement de 2023 : l'échec du pari syndical de mise à l'arrêt du pays a brisé l'élan. Les actions qui suivirent relevèrent davantage de la protestation, de la grève d'expression que d'une lutte menée pour obtenir gain de cause. En effet, sans les cheminots et les agents de la RATP, démotivés après leur course en solitaire durant les vacances de Noël 2019, les forces des salariés protégés du secteur public ne suffisaient pas pour mettre le pays à l'arrêt. D'autant que la conflictualité avait reculé dans d'autres secteurs stratégiques comme les télécommunications ou l'énergie.
L'érosion globale de la pratique gréviste se lit dans un investissement intermittent, incapable de créer la socialisation du piquet de grève. En 1995 les cheminots ont été très nombreux à s'engager dans le mouvement, avec une participation exceptionnelle des cadres. Cette ampleur obligeait les structures syndicales et incitait les salariés à s'investir pleinement. Dans les assemblées générales se tissait une certitude : le gouvernement devra céder. Cette foi dans la victoire poussait les grévistes à aller jusqu'au bout. L'arrêt de travail continu a créé un rapport de force durable, avec un effet d'entrainement sur d'autres salariés, alors que l'étalement sur 6 mois n'a pas permis d'enclencher une dynamique en 2023. Si les travailleurs protestaient massivement, beaucoup s'engageaient sans être véritablement persuadés de l'emporter. Il est difficile de se mobiliser pleinement quand c'est d'une manière intermittente et qu'on doute de l'aptitude collective à gagner.
Ce fatalisme a essentiellement un motif politique. A partir des années 2000, tous les gouvernements adoptèrent une stratégie : ne plus céder à la rue en utilisant les rouages autoritaires de la Ve République. Les échecs de 2003 et 2010 ont pesé sur l'implication des personnes mobilisées : à quoi bon jeter toute son énergie et ses économies dans la bataille si le pouvoir ne cédera pas ? Mai 1968 illustre pourtant les risques de cette approche : une décennie d'autoritarisme gaullien a créé les conditions de l'explosion sociale. Mais les catégories mobilisées n'avaient pas vraiment le profil des gilets jaunes, elles se sont surtout exprimées dans les urnes.
La résignation a aussi été nourrie par une longue préparation des esprits : les réformes de la Sécurité Sociale et de la retraite proposées par Alain Juppé survinrent quelques mois après l'élection de Jacques Chirac sur sa dénonciation de la fracture sociale. Le sentiment de trahison alimenta la mobilisation. Alors qu'Emmanuel Macron avait annoncé dès 2017 sa volonté de réformer les retraites. Le mécontentement de la population restait grand, mais la colère était moindre.
Retrouver un esprit missionnaire du syndicalisme
Une seconde raison tient à l'existence de déserts syndicaux, corrélée à la perte de la culture gréviste dans les entreprises privées. En 1995, les fonctionnaires d'Etat (principalement les enseignants) avaient fait nettement plus de jours de grève que l'ensemble des salariés du privé ! Dès cette époque, la « grève par procuration » apparaissait comme une double impasse : ceux qui portent la grève pour les autres s'épuisent ; ceux qui délèguent leur lutte sont déçus lorsqu'elle s'arrête en fonction des intérêts propres aux acteurs mobilisés. Néanmoins, en 2023, la part des entreprises dans la mobilisation globale, hors secteur du transport, a augmenté (33 % contre 22 % en 1995, estimation tenant compte d'un changement de mode de calcul des chiffres officiels). Ces chiffres - qui vont à l'encontre des visions déclinistes - s'expliquent par la persistance de la conflictualité. Certes, elle reste à un stade embryonnaire, les micro-résistances individuelles ne suffisent pas, mais c'est un signe intéressant.
Pour l'avenir, s'il veut encourager cette tendance, le syndicalisme doit se redéployer sur le terrain. Les militants peuvent convaincre par un travail patient et ingrat de la pertinence de l'action collective organisée. Historiquement, le syndicalisme ouvrier est né des conflits du travail. Dans le cas des enseignants, c'est le syndicalisme qui a construit une culture gréviste. Cette logique peut être transposée en allant vers les travailleurs qui n'ont pas le réflexe gréviste.
Des appareils syndicaux trop tournés sur eux-mêmes
Troisième raison : la responsabilité des appareils syndicaux. Ils ne peuvent se contenter de reproduire les modes d'action inventés en 1995 et 2010. Les mouvements sociaux sont devenus très prévisibles, oscillant entre journée hebdomadaire d'action et incantation à la grève reconductible.
Tribune de Laurent Frajerman dans Le Monde, 8 janvier 2020 : "Syndicalisme : « Nous assistons à la résurgence du mythe de la grève générale »"
De plus, en 1995, la base n'a pas tout délégué aux directions syndicales. De multiples initiatives sur le terrain ont contribué au succès. La rupture avec la CFDT n'avait pas empêché les secteurs professionnels acquis à la CGT, FO et la FSU de se mobiliser. En 2023, l'unité syndicale complète constituait un atout majeur. Les consignes de l'intersyndicale étaient scrupuleusement suivies. Mais la recherche d'un consensus contraignait à composer avec les cultures des organisation peu habituées aux luttes, majoritaires électoralement. Dans ces conditions, le manque de démocratie directe a constitué un facteur de passivité, en réduisant le niveau d'appropriation du mouvement par les grévistes. Pourtant, les moyens ne manquaient pas pour consulter les salariés en lutte, aider leur auto-organisation (questionnaires envoyés aux syndiqués par mail, groupes fermés, groupes sur les réseaux sociaux etc.).
La manifestation prend le pas sur la grève
Enfin et plus fondamentalement, le mouvement de 1995 a inauguré un cycle où la manifestation est devenue centrale. C'est elle qui scandait la mobilisation, et c'est en fonction d'elle que l'on jaugeait son succès (le Juppéthon). la cessation d'activité n'étant comptabilisée que chez les fonctionnaires. Même pour les cheminots, on ne commente plus le nombre de grévistes, mais de trains arrêtés. Tandis que l'historienne Danielle Tartakowsky évoque un modèle de manifestations appendices des grèves, ce modèle s'est inversé. Le nombre cumulé de manifestants est ainsi passé de 4 millions en 1995 à 10 millions à 2023, quand celui des jours de grève a été divisé par deux. Cependant, c'est bel et bien la grève qui avait imposé le recul du gouvernement en 1995, par sa capacité de blocage économique. La manifestation relève davantage d'un acte politique, dépendant de la bonne volonté des interlocuteurs étatiques. On l'a bien constaté en 2023 : sans perturbation économique majeure, la pression sur le pouvoir reste limitée, quelle que soit l'importance des cortèges.
Par Laurent Frajerman, agrégé d’histoire et sociologue, Habilité à Diriger des Recherches, CERLIS Université Paris Cité.




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