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Amplifier, intensifier et démocratiser la mobilisation contre la réforme des retraites

Dernière mise à jour : 1 mars 2023

Par Laurent Frajerman, professeur agrégé d'histoire, spécialiste de l’engagement enseignant, chercheur associé au Cerlis (Université Paris Cité)

L’actuel mouvement social contre la réforme des retraites déjoue les pronostics pessimistes sur le syndicalisme et les mobilisations sociales. Trois ans seulement après 2019, une puissante vague déferle sur le pays, dans laquelle aucune force n’est en mesure de contester le leadership syndical. Dans le terrain d’observation qui est le mien, le monde enseignant, le regain de conflictualité s’observait avant, par exemple avec la grève surprise du 13 janvier 2022 qui a causé la mort politique de Jean-Michel Blanquer[1]. Mais si jusque-là la stratégie des organisations syndicales a été opératoire, elles sont confrontées à un défi : comment éviter de rééditer l’échec de 2010 ?


Ce mouvement contre une réforme qui retardait déjà de deux ans l’âge de la retraite, reposait essentiellement sur des manifestations nombreuses et très puissantes et était déjà dirigé de facto par les secrétaires généraux de la CGT et de la CFDT. Il connût mi-octobre 2010 une accélération du tempo, des départs de grève qui ne se généralisèrent pas, puis un tunnel de 9 jours jusqu’au temps fort suivant, qui marqua le début du reflux. Ces manifestations, étalées sur six mois, n’ont pas suffi face à un pouvoir déterminé.

[1] Alors que Blavier, P., Haute, T. & Penissat, É. affirmaient que « les mobilisations grévistes ont décliné dans la Fonction Publique, et notamment dans l’Éducation nationale, depuis la fin des années 2000 », in « La grève, entre soubresauts et déclin ». Mouvements, 103, 2020, p. 11-21.


Une stratégie dictée par des contraintes structurelles


Aujourd’hui, l’intersyndicale adopte un répertoire d’action éprouvé, considéré comme le gage d’un large rassemblement. Ce choix s’inscrit dans un contexte bien connu : nombreux déserts syndicaux ; repli du syndicalisme sur les salariés les plus diplômés des grandes entreprises et des professions à statut (fonctionnaires, services publics etc.) ; réduction fréquente du militantisme à des équipes d’élus dont les missions sont consacrées à la représentation institutionnelle des salariés dans les relations du travail ; quasi-disparition de la culture gréviste dans le privé. Depuis plusieurs décennies, seuls les salariés de secteurs vitaux pour l’économie (principalement transports et raffineries) ont réussi des grèves reconductibles, qui tiennent du mirage dans d’autres professions. Ajoutons que la fragmentation syndicale perdure, alors qu’elle semblait devoir reculer avec l’adoption en 2008 d’une loi changeant les règles de représentativité. La CFDT et la CGT, à coup de condamnations réciproques, s’enferment dans des postures opposées et tout aussi stériles.


En considération de ce morne paysage, l’actuel conflit montre une résilience du mouvement social. Tout d’abord en affichant une unité syndicale - absente à ce niveau depuis 12 ans - dont la solidité tient au constat que le sort des organisations est lié autant qu’à la politique de dislocation du dialogue social. Après avoir dédaigné les corps intermédiaires, Emmanuel Macron découvre qu’il n’a plus d’interlocuteur solide.


Ensuite, en obtenant le soutien de l’opinion publique grâce aux failles de l’argumentaire officiel et à une stratégie pacifique. En témoigne, la fin - provisoire ? - des affrontements graves qui dissuadaient de nombreuses personnes de manifester. Cette attitude est d’autant plus notable que de nombreux commentaires mettent les victoires des gilets jaunes au crédit des violences qui ont émaillé leur mouvement…


L’effet recherché dans une stratégie axée sur les manifestations est de compenser l’absence de généralisation de la grève. L’intersyndicale, après avoir hésité, a ainsi choisi de défiler un samedi. Le 11 février 2023 a connu une forte affluence avec 963 000 personnes dans toute la France selon le ministère de l'Intérieur. Le profil des citoyens mobilisés s’est effectivement diversifié, avec un caractère familial remarqué.


Militante CFDT déguisée en casimir anime manifestation 19 janvier 2023
Un cortège de la CFDT délibérément ludique

Mais ce n’était pas le raz de marée espéré : seulement 138 000 manifestants de plus que le samedi 16 octobre 2010. La mobilisation reste toujours plus forte en semaine que le week-end, car les luttes sociales s’enracinent dans un collectif de travail.


Enfin, comme en 2010, ce mouvement s’enracine dans la France périphérique, déborde des zones de force syndicales. L’intersyndicale offre à une partie du salariat, et notamment les catégories les plus populaires, un cadre pour exprimer sa colère. Ajoutons que le mouvement des gilets jaunes a pu socialiser à l’action une fraction de cette population. Cette extension se vérifie à d’autres niveaux. Ainsi, habituellement, les grèves réussissent moins dans les établissements scolaires de fin de carrière, ceux dont le public est le plus aisé. C’est l’inverse aujourd’hui, car la réforme n’épargne pas les salariés qui s’apprêtent à prendre leur retraite et voient leurs projets d’avenir contrariés.


Pour réussir la séquence du 7 mars : élargir et intensifier


Cette stratégie a porté ses fruits dans un premier temps, toutefois le durcissement du discours de l’intersyndicale montre qu’elle a conscience du besoin de réussir l’étape suivante. Comme en France, les grandes manifestations n’ont jamais à elles-seules fait reculer un gouvernement, celui là compte sur le découragement des protestataires et surjoue la sérénité. Tout l’enjeu pour le mouvement syndical est donc de parvenir à bloquer le pays.


Un obstacle réside dans l’anticipation de la défaite par beaucoup des salariés mobilisés. La majorité des enseignants ne se voyait pas participer à plus de deux grèves. Si leurs difficultés financières sont indéniables, celles d’autres salariés en grève le sont encore plus. Par fatalisme, les enseignants opèrent un arbitrage défavorable aux actions les plus coûteuses (en argent, mais aussi en temps). 57 % d’entre eux considéraient en 2017 que, « dans le contexte actuel, faire grève ne sert plus à rien » (questionnaire scientifique Militens). Comment accepter des sacrifices élevés si l’on ne croit pas à ses chances de succès ? La grève devient alors un mode d’expression, plus qu’un moyen de peser réellement.


Militens,  graphique sur question : "faire grève ne sert à rien ?"

Le terme même de « mouvement social » indique l’importance de la dynamique de la lutte, le fait qu’elle repose sur la mise en branle des salariés. Seul un rythme soutenu et croissant peut briser la résignation et obtenir cette alchimie qui décide des millions de salariés de faire tout leur possible, de se lancer dans des actions inimaginables auparavant. Il s’agit de résoudre un paradoxe redoutable : comment mettre le pays à l’arrêt quand la grève générale semble exclue dans les faits ? Demander à un salarié de passer de 1 h à une journée de grève est crédible. Généraliser et diversifier les actions, élargir le nombre de salariés en lutte, sont des objectifs réalistes. Il est ainsi envisageable de mobiliser plus fortement les 26 % de professeurs dont la conflictualité est occasionnelle, qui recoupent partiellement ceux dont l’image de la grève est mitigée[2].


graphique, Militens, indice synthétique sur l'image de la grève chez les enseignants

Le mouvement est confronté à une exigence d’inventivité. En 2018, le système mis au point par les syndicats de cheminots (un rythme de deux jours de grèves suivis de trois jours normaux) avait dérouté la direction de la SNCF, mais son application trop rigide lui avait permis de s’adapter in fine. Aujourd’hui, avec la multiplication des caisses de grève, l’idée chemine d’assumer la grève par procuration en compensant les efforts des salariés placés à des postes stratégiques.


Quel rythme adopter ? Quel usage des outils numériques ? Le mouvement social a besoin de trancher démocratiquement les questions en débat. On comprend que l’état-major intersyndical se méfie des groupes militants radicaux, qui voient dans les réunions ouvertes autant d’occasions de bénéficier d’un auditoire, mais il ne peut tout centraliser, au risque de priver le mouvement de sa sève. A mon sens, la plus grande faille se situe à ce niveau : la faiblesse de la participation à beaucoup d’assemblées générales, que ne compensent pas les boucles Whatsapp. On ne s’engage pas dans l’action collective d’une manière individuelle, à distance, en déléguant les décisions. Ce phénomène montre aussi que la bataille n’est pas pleinement engagée, même pour les salariés mobilisés, qui ont besoin de se l’approprier davantage. Syndiqués peu militants et non syndiqués pourraient alors se joindre plus massivement aux syndicalistes dans leurs actions de sensibilisation (distributions de tract, collages d’affiches, visites dans les entreprises) essentielles pour amplifier la mobilisation.


***


Quelle que soit l’issue de ce conflit, l’enjeu pour les syndicats sera de convertir sa force ponctuelle en renforcement durable de leur position. On peut supposer que le rapport de force sera plus en faveur des syndicats, leur conférant plus de chance d’obtenir des arbitrages favorables, de mettre certaines de leurs préoccupations à l’agenda. Ils y parviendront d’autant mieux qu’ils sauront préserver l’actuelle unité d’action. Certes, la logique de bloc correspond à des positionnements profondément différents, mais en confortant une fracture regrettée par les salariés, elle a un effet dissuasif.

[2] Indices synthétiques dont la cohérence a été vérifiée avec le test Alpha de Cronbach, enquête Militens. Premier indice construit avec la participation à plusieurs grèves et manifestations, second issu des questions suivantes : La grève permet de faire entendre ses revendications ? Faire grève, c’est pénaliser les élèves ? La grève a un coût financier trop élevé pour ses participants ? La grève permet de créer un rapport de force ? La grève permet de faire entendre ses revendications ?

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