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  • La grève du baccalauréat, un marronnier de l’action enseignante ?

    Par Laurent Frajerman, professeur agrégé d'histoire, spécialiste de l’engagement enseignant, chercheur associé au Cerlis (Université Paris Cité) Ce post est issu d'un document de travail de mon Habilitation à Diriger des Recherches (en cours). Une nouvelle fois, les professeurs de lycée et leurs syndicats se sont affrontés sur la perspective d’un blocage du baccalauréat, sous le regard des élèves et de leurs parents. Comme toujours, les médias ont accordé une place notable à cette question, le bac conservant son prestige symbolique, contre vent et marées. Et une nouvelle fois, l’examen a résisté, les épreuves se sont déroulées sans encombre. Pour quelles raisons ? Dans l’histoire, une grève populaire chez les enseignants, mais qui reste théorique Depuis les années 1950, la recherche d’une alternative peu coûteuse à la grève classique conforte la forte popularité parmi les enseignants de la grève des examens, laquelle procure un impact conséquent, puisque tout le système scolaire repose sur la certification. Mais toutes les grèves d’examen s’étaient brisées sur un double écueil : d’une part, la possibilité pour l’administration de sanctionner pour « service non fait », loin du mythe de la grève gratuite. D’autre part, la vigilance des parents sur ce sésame indispensable à la carrière de leurs enfants transforme la grève du baccalauréat en action particulièrement impopulaire. L’appel à l’opinion publique s’avère donc contradictoire avec l’emploi déterminé de la grève d’examens. Ajoutons que la relation à l’élève est au cœur de la professionnalité enseignante. L’idée de bloquer le baccalauréat est pourtant régulièrement évoquée, car elle garantit une large audience médiatique. Ainsi, en 1983, Le Monde explique que le président de la Société des Agrégés « fait planer des menaces sur le baccalauréat. » Il précise même quel jour sera prise la décision. Ce suspense s’arrête avant l’épreuve… Car toutes les tentatives ont échoué. Ainsi, en juin 1989, le SNALC appelle à la grève les correcteurs convoqués. On compta 50 grévistes sur 11 149 personnels attendus : 0,44 % ! Ce débat rebondit en 2003, à l’occasion du très puissant mouvement contre une réforme des retraites. Ce mouvement est l’apogée de la surconflictualité enseignante, mais il s’affaiblit et l’aile la plus mobilisée des professeurs cherche une issue dans le blocage du baccalauréat. Idée contestée, par exemple dans une tribune parue dans Libération : « Assurer le bon déroulement de l'examen nous paraît une obligation déontologique et l'indice d'une cohérence par rapport aux fins que se propose le mouvement des enseignants. »[1] L’obstacle de l’opinion publique transforme les discussions avec le gouvernement en théâtre d’ombres, aucun partenaire n’acceptant d’endosser la responsabilité de l’interruption du baccalauréat. En effet, dès mai 2003, 88 % des français n'admettent pas que "l'exercice du droit de grève" empêche " les élèves de passer leurs examens" (sondage CSA, dont 72 % "tout à fait", ce qui est considérable). En juin, selon un sondage Ipsos, 78 % des français ne comprendraient pas que "certains enseignants décident de boycotter les examens (baccalauréat, BTS, etc.) pour faire entendre leurs revendications". Les syndicats enseignants échappent globalement à la réprobation, les français semblant en position d'attente (le sondage CSA indique que 59 % considèrent qu'ils "sont soucieux de l'intérêt des élèves"). Veillant à sa popularité, l’intersyndicale (les confédérations CGT et FO, la FSU) rejette donc « toute action de nature à nuire au déroulement des examens », position confirmée par le syndicat majoritaire dans la profession, la FSU, ce qui provoque l’amertume des professeurs les plus investis[2]. Cet examen inhibe donc la combativité des professeurs de lycée, toujours soucieux de finir le programme. Ils ont beau être plus syndiqués que les professeurs de collège, leur participation globale aux grèves est moindre. En effet, « l’idéologie du service » public et du service à autrui peut autant légitimer que délégitimer les actions des professionnels[3]. Ce que constatent deux professeurs, à l’issue du bras de fer de 2003 : « un seul et même souci, l’opposition à la précarisation du service public, portait les fonctionnaires, d’un même trait, à arrêter le travail et à poursuivre leurs missions. Cet attachement à la mission est un attachement au service public. »[4] La grève du bac de 2019, la seule tentative sérieuse Le blocus du baccalauréat de 2019 est la première tentative sérieuse de grève d’examen depuis 1927[5] en France, même si le résultat est en demi-teinte. Comme le signale le sondeur Jérôme Fourquet, « un tabou est tombé » (Le Figaro, 16 juillet 2019). L’initiative du SNES FSU de lancer une grève des surveillances dès le premier jour, au risque d’empêcher l’épreuve, s’inscrivait en rupture avec la prudence constante du syndicat majoritaire sur ce sujet. Elle n’a pas atteint son objectif (avoir suffisamment de surveillants en grève pour provoquer des perturbations) mais son succès relatif a créé une dynamique, qui s’est manifestée par la rétention de nombreuses copies. Si elle n’était le fait que de quelques milliers de correcteurs, le soutien manifesté par la majorité de leurs collègues a évité qu’ils ne soient isolés, et donc vulnérables. Un contexte nouveau explique cette épreuve de force, peu commune dans le milieu enseignant. D’une part, la réforme du bac a levé les obstacles pédagogiques, puisqu’il ne s’agissait au fond que d’une anticipation de la quasi-disparition de ce rite national. Pour preuve, la réaction de Jean-Michel Blanquer (prendre les notes de l’année de l’élève, ou en inventer si nécessaire) a démontré le peu de cas qu’il fait de l’examen terminal. D’autre part, le mouvement des gilets jaunes n’était pas reproductible dans ce groupe social, mais ces résultats, comparés aux défaites des derniers mouvements organisés par les syndicats, ont impulsé une radicalité nouvelle. Aiguillonnés par le besoin de durcir le ton face à un pouvoir déterminé, les « bloqueurs » — pour l’essentiel militants d’extrême gauches ou néo grévistes radicalisés — se sont tournés vers un moyen d’action puissant, quoique difficile à manipuler. Dans une époque où l’exposition médiatique compte autant que la tonalité des commentaires, l’écho a été à la mesure de leurs espoirs : 162 articles consacrés au mouvement dans la seule presse nationale en juin et juillet, dont au moins 5 éditoriaux. Ce tsunami médiatique était principalement hostile, d’autant que 61 % des Français soutenaient les sanctions financières et disciplinaires dont le ministre menaçait les grévistes (sondage Odoxa). Sur les réseaux sociaux, pas moins de 533 800 messages sont postés sur le sujet, essentiellement par les candidats et leurs parents. Ceux-ci condamnent massivement ce mode d’action, même « s’ils comprennent les raisons qui poussent les professeurs à se mobiliser » selon Véronique Reille Soult, de Dentsu Consulting. Laquelle ajoute que durant "cette polémique, Jean-Michel Blanquer est parvenu à préserver son image"... Cependant, la condamnation des grévistes est bien plus faible qu'en 2003. D'après le sondage Odoxa, 69 % des français déplorent que des correcteurs aient retenu des copies du Bac, car "ils ont pénalisé les bacheliers". En examinant le profil du tiers de français qui au contraire estiment que les grévistes « n’avaient aucun autre moyen de se faire entendre », on remarque une surreprésentation des jeunes (plus 11 points par rapport à la moyenne des français pour les 18-24 ans, moins 10 points pour les 65 ans et plus...) et des catégories populaires (plus 14 points de soutien pour ceux dont le foyer a un revenu net inférieur à 1 500 € par mois, moins 8 points pour ceux dont le revenu dépasse 3 500 €). Classiquement, les électeurs de gauche sont plus favorables à ce mode d'action (47 % contre 31 % en moyenne) mais aussi ceux du RN (plus 8 points). Logiquement aussi, les électeurs de la droite classique réprouvent le mouvement (soutien inférieur de 12 points par rapport à la moyenne)[6]. Les médias se sont focalisés sur le déroulement des évènements, l’angoisse des élèves, et ont peu relayé le message des grévistes. Mais cela a souligné auprès du grand public le malaise ambiant dans les salles de professeurs. Si cette lutte atypique démontre la plasticité du répertoire d’action enseignant, elle n’a pas non plus bouleversé son cadre. La grève des surveillances ne durait qu’une journée, et nombre d’enseignants l’ont effectuée dans l’état d’esprit si bien décrit par ce titre d’un article de Libération : « Bac : en grève sans “déranger les élèves” » (18 juin 2019). Même les « bloqueurs » affichaient en réalité un objectif modéré, celui de retarder de trois jours seulement la publication des résultats. Cette pondération du mouvement a sans doute diminué le mécontentement des parents d’élèves, surtout elle était nécessaire pour lever les préventions des enseignants. En 2023 encore, les professeurs ont refusé de perturber le bac. La seule nouveauté résidant dans l'intervention du secrétaire général de la CGT, le 19 mars, il déclare sur BFMTV qu'il "faut que les épreuves du bac se passent le mieux possible". Quand Benjamin Duhamel lui fait remarquer que la fédération enseignante de la CGT se prononce pour la grève du bac, il ajoute que celle-ci est légitime, car la colère est grande... Cette prise de position inédite et ambiguë montre que les confédérations sont encore plus perméables aux inquiétudes des parents d'élèves. Au fond, cette arme séduit les professeurs par sa radicalité, parce qu’elle leur donne le sentiment qu’ils pourraient ainsi bénéficier de la possibilité de bloquer le pays, si utile aux cheminots par exemple. Mais elle brouille leur engagement professionnel, le sens qu’ils donnent à leur travail et contredit frontalement un objectif essentiel de leurs actions : populariser leurs revendications. Cependant, le bac n’étant plus que l’ombre de lui-même, même si l’inertie lui confère encore une valeur symbolique, cette réticence pourrait disparaitre à terme. [1] Marie-Paule Guerin et Pierre Windecker, « Menacer le bac, un signe dangereux », 16 juin 2003. [2] Geay Bertrand, 2003, Le « Tous ensemble » des enseignants. In : Béroud, S., Mouriaux, R., (dir.), L’année sociale, Syllepse, Paris. [3] Robert, A. & Tyssens, J. (2007). "Pour une approche sociohistorique de la grève enseignante". Éducation et sociétés, n° 20, 5-17, p. 16 [4] Jobard Fabien, Potte-Bonneville Mathieu, « la grève depuis son avenir », Vacarme 1/2004 (n° 26), p. 14-15 [5] Verneuil Yves, « France: la grève du “bachot” de 1927 », Paedagogica Historica, vol. 44, octobre 2008, p. 529–541 [6] Je remercie Céline Bracq, Directrice Générale d’Odoxa, pour m'avoir transmis les tris détaillés de ce sondage.

  • L'encadrement juridique de la grève chez les fonctionnaires d'Etat

    Par Laurent Frajerman, professeur agrégé d'histoire, spécialiste de l’engagement enseignant, chercheur associé au Cerlis (Université Paris Cité) Ce post est issu d'un document de travail de mon Habilitation à Diriger des Recherches (en cours). La jurisprudence a été dépouillée intégralement jusqu'en 2020. Le répertoire d’action enseignant dépend étroitement d’une réglementation contraignante, qui le canalise, car « le droit n’a pas pour but unique d’éteindre les conflits ; il les ritualise en les contenant dans des limites et des procédures » (Bonnin, 2013). La réglementation du droit de grève, libérale dans le secteur privé, s’avère plus contraignante dans la Fonction Publique d'Etat, au nom de l’usager et du principe constitutionnel de continuité du service public (Magnon, 2017). Cet arsenal juridique est légitimé par les thèses de Léon Duguit et Gaston Jeze qui arriment le salarié à la spécificité de son travail : le service public (Florence Crouzatier-Durand et Didier Guignard, 2017). Or, ceux qui réclament le plus cette réglementation sont les néo-libéraux, pourtant hostiles audit service public. Dans ce domaine, le droit privé semble perdre de ses vertus, lui qui prévoit qu’un mouvement de grève peut être déclenché à tout moment et qui interdit toutes les mesures visant à lui faire perdre son effectivité… Des contraintes juridiques pour limiter la conflictualité L’État employeur dispose de ressources non négligeables pour brider la conflictualité, comme la notion de « nécessité de service » qui permet à la hiérarchie de proximité de contester les droits des fonctionnaires, sous le contrôle du juge administratif néanmoins (Merley, 2017). À ceux qui pourraient s’en étonner, rappelons que « le droit en général, et les règles relatives à la grève en particulier ne sont jamais que le résultat de différents rapports de force » (Melleray, 2003). Ainsi, depuis 1963, les grèves tournantes sont interdites. Pour autant, comme le signale une haute fonctionnaire de la DGAFP : « en pratique, les affaires disciplinaires sont très rares et les dépôts de plainte quasi inexistants (Krykwinski, 2009). En effet, « tout encadrement procédural des grèves est assez illusoire » en l’absence de consentement des intéressés, « la masse des insoumis étant trop grande », ce qui a été constaté notamment en 68 (Sinay, 2015). Faire grève 1 heure, perdre une journée de salaire Si sous l’impulsion de l’Union européenne, on assiste à une homogénéisation des droits de la fonction publique et du travail, ce processus s’arrête aux restrictions à l’exercice du droit de grève des agents publics[1]. Un récent recours de la CGT contre la règle du 1/30 indivisible montre pourtant que cette situation peut évoluer : le Comité européen des droits sociaux considère que la France enfreint la Charte sociale européenne car ce dispositif « entraîne une retenue disproportionnée sur le salaire des grévistes et revêt un caractère punitif ». Le CEDS relève par ailleurs l’absence de « justification objective et raisonnable » à la différence de traitement entre les agents de la FPE et ceux de la FPT et de la FPH. Mais le combat juridique ne fait que commencer. L’ensemble des fonctionnaires est pénalisé par la règle du trentième indivisible (la perte d’une journée de salaire même si la durée de grève est inférieure). La droite restaure cette disposition abrogée par la gauche avec l’amendement Lamassoure (loi du 13 juillet 1987). Les raisons comptables historiquement invoquées ont pourtant disparu avec l’informatisation des services et ne sont pas de mise dans les entreprises… Durant la période 1982-1987, on peut mesurer l’effet d’une retenue sur salaire proportionnelle au temps de grève sur l’usage des grèves courtes dans la FPE (figure 8). Celui-ci n’est pas totalement négligeable (88 000 équivalents JINT en 1983, soit pas moins de 280 000 grèves d’une heure), toutefois il reste marginal par rapport à la grève d’une journée. Celle-ci reste l’arme privilégiée des fonctionnaires, soit par tradition, soit parce qu’elle correspond le plus à leur problématique, elle ne bénéficie pas non plus d’un report des grèves courtes lors du retour du trentième indivisible. On peut en déduire que les débrayages étaient employés dans les conflits locaux, entre les hiérarchies intermédiaires et leurs subordonnés. Effet de l’amendement Lamassoure sur les grèves des fonctionnaires d’État Le service minimum d’accueil dans les écoles, une arme non létale La création du service minimum d’accueil (SMA) dans le premier degré renforce cette tendance autoritaire. La loi du 23 juillet 2008 ne réquisitionne pas les enseignants, mais institue un accueil municipal pour les élèves lorsque plus de 25 % des professeurs de l’école annoncent leur intention de faire grève. Nulle restriction directe du droit de grève (qui ne représente officiellement que l’un des cas de figure d’application de la loi), simplement la volonté d’en atténuer les conséquences pour les usagers. Ce qui démontre en creux que la grève enseignante n’est pas sans effet… La popularité du SMA ne surprend donc pas[2]. Après une période d’opposition frontale, caractérisée par une véritable guérilla juridictionnelle, le Parti Socialiste a maintenu le dispositif en l’état une fois revenu au pouvoir. Les juristes sont unanimes à considérer que cette loi vise à un évitement de la grève. En effet, pour que l’administration informe les mairies, les professeurs des écoles doivent remplir une déclaration d’intention préalable deux jours ouvrés avant la grève. Cette exigence « restreint concrètement la marge de liberté personnelle des candidats grévistes. » Elle freine la dynamique des luttes. De plus, le préavis ne peut être déposé qu’après une période de négociation de huit jours. Le délai de prévenance se trouve ainsi allongé de façon conséquente (de 5 à 13 jours). Cette « combinatoire des dispositions nouvelles participe à la dissuasion de chacun de faire grève » (Wallaert, 2009, pp. 825 et 827). Mais en pratique, comme la jurisprudence est très souple sur ce préavis et que déclarer son intention n’oblige pas à faire grève (Petit, 2017), le système est fragile. Pour l’instant, les chiffres officiels attestent généralement d’une adéquation entre les intentions et les résultats définitifs, avec un écart de 0,63 point le 12 février 2013 et de 2 points le 14 novembre 2013. Les professeurs des écoles répugnent à recourir à de fausses déclarations, par légalisme et pour éviter des représailles de leurs inspecteurs. En revanche, dans l’académie de Paris, moteur du conflit sur les rythmes scolaires, l’écart relevé aux mêmes dates pourrait correspondre à une tactique syndicale de désorganisation du SMA : 7,9 points d’écart puis 9[3]. Aujourd’hui, le SMA apparaît comme une arme non létale. La conflictualité avait même augmenté dans le premier degré après son adoption. Il Le fameux arrêt Omont : une épée de Damoclès Cette jurisprudence du Conseil d’État (7 juillet 1978) ne sera partiellement appliquée dans toute la FPE qu’à partir de la circulaire du 30 juillet 2003[4], alors qu’elle émane d’une problématique essentiellement enseignante. L’arrêt pose le principe que : « le décompte des retenues à opérer sur le traitement mensuel d’un agent public s’élève à autant de trentièmes qu’il y a de journées comprises du premier jour inclus au dernier jour inclus où cette absence de service fait a été constatée, même si, durant certaines de ces journées, cet agent n’avait, pour quelque cause que ce soit, aucun service à accomplir ». Autrement dit, l’enseignant qui fait grève le vendredi et le lundi suivant perd quatre jours de salaires, car l’intervalle entre deux jours de grève constatés est considéré par extension comme faisant partie de la grève. L’administration n’ayant aucun moyen de savoir si l’agent se considère en grève durant cette période, le Conseil d’État tranche par défaut dans ce sens. La doctrine juridique a souvent critiqué cet arrêt : « Outre qu’elle méconnaît la manière dont nombre d’enseignants font concrètement grève (rattrapant leurs heures de cours alors même qu’il est de principe qu’un rattrapage du service ne permet pas d’éviter une retenue sur traitement à l’inverse de la solution applicable en droit du travail ; continuant à assurer la part “invisible” de leur service en préparant leurs cours, corrigeant leurs copies ou pour les enseignants du supérieur en poursuivant leurs travaux de recherche), cette solution est assurément “radicale”. » (Melleray, 2003) Par ce raisonnement baroque, le CE fait converger les retenues financières du public et du privé pour les grèves longues, qui avantagent les fonctionnaires. Dans le public, la retenue sur salaire est forfaitairement fixée à 1/30 pour un jour de grève, alors que dans le privé, elle est strictement proportionnelle à la durée d’interruption du travail. En outre, selon la jurisprudence de la Cour de cassation, l’exercice de la grève pour les salariés de droit privé entraîne la suspension du contrat de travail et donc la perte de la rémunération pendant toute la durée de la grève, y compris pour les jours où le salarié ne travaille pas[5]. En pratique, dans le privé, une grève d’un mois aboutit à une absence totale de salaire, tandis que le fonctionnaire touche quand même au moins un tiers de son traitement (puisqu’on ne retire habituellement que les jours de présence, soit 20 jours environ pour un fonctionnaire classique, et 16 jours pour un professeur dont le service hebdomadaire est concentré sur quatre jours). Si l’arrêt Omont est appliqué, tous perdent un mois de salaire. Le seul avantage des fonctionnaires en matière de grève disparaît. Ces règles sont “incontestablement sévères, peut-être même trop (…). Cela explique sans doute qu’elles ne sont pas toutes ni toujours appliquées, ce qui les rend assurément plus supportables, mais pose la question de leur validité” (Melleray, 2003)… En effet, les gouvernements hésitent toujours à imposer l’aspect le plus tendancieux de l’arrêt Omont : des retenues sur les jours sans service à accomplir. Même en 2003, le gouvernement a renoncé au dernier moment à l’appliquer dans toute sa rigueur, craignant une rentrée scolaire agitée : les jours fériés et les dimanches n’ont pas été défalqués des feuilles de paie. Pour se justifier, le ministre Luc Ferry critique la logique du Conseil d’État : “il est évident (…) que les jours fériés ne font pas partie des prélèvements pour fait de grève”. Il justifie les prélèvements sur les jours de la semaine durant lesquels les professeurs du secondaire n’ont pas cours par l’égalité avec les professeurs du primaire, présents tous les jours dans leur école[6]. Cette jurisprudence constitue donc une arme de dissuasion, que même les gouvernements les plus conservateurs hésitent à employer. Arme fragile, dans la mesure où tous les recours juridiques n’ont pas été exercés contre cette disposition. Les tribunaux contre les retraits protestataires L’usage collectif du droit de retrait est une « forme “moderne” et “post-industrielle” de la grève » (Icard, 2013). Ce droit a été créé dans le privé par les lois Auroux, en 1982 ; pour la FPE, l’article 5-6 du décret n° 95-680 du 9 mai 1995 stipule : « Aucune sanction, aucune retenue de salaire ne peut être prise à l’encontre d’un agent ou d’un groupe d’agents qui se sont retirés d’une situation de travail dont ils avaient un motif raisonnable de penser qu’elle présentait un danger grave et imminent pour la vie ou la santé de chacun d’eux. » Normalement, le retrait est exercé comme solution d’urgence pour éviter un danger, non pour porter un message revendicatif. Or, les retraits protestataires se multiplient dans l’éducation (25 % des procès concernant la FPE), avec un profil type : un établissement du second degré situé en zone sensible dans lequel l’équipe éducative unanime exprime son indignation devant les violences. Ces signaux d’alarme suscitent médiatisation et empathie de l’opinion publique. La jurisprudence tâche de contenir ce détournement du droit de retrait (Pauliat, 2010). Fondamentalement, c’est un « droit individuel qui s’exerce individuellement » alors que la grève « est aussi un droit individuel, mais exercé cette fois collectivement » (Verkindt, 2014). Mais comment discerner l’éventualité prévue par le décret du « groupe d’agents » qui refuse au même moment d’encourir un risque commun ? Les tribunaux tranchent au cas par cas, du fait du caractère subjectif de ce droit, référé au sentiment individuel qu’existe un danger grave et imminent. Au printemps 2010, dans les lycées voisins de Vitry et Thiais, les enseignants décident en assemblée générale d’en appeler au droit de retrait et participent sur ce temps libéré à des manifestations médiatisées, fournissant un exemple de cessation concertée et collective du travail. D’ailleurs, signe de la confusion, les médias évoquent dans les mêmes articles une grève et un droit de retrait[1]. Pourtant, le rectorat, conforté par la justice, a procédé à des retenues de salaire uniquement au lycée de Vitry, le plus en pointe dans l’action. Moins de 5 % des droits de retrait sont acceptés par le juge administratif, la doctrine juridique conviant « à utiliser avec modération » ce droit, comme pour « toute bonne chose » (Lemaire, 2013) ! L’administration n’a jamais usé de la faculté de procéder à une sanction disciplinaire ainsi qu’à une procédure pour abandon de poste. Cet exercice illégal du droit de grève — aucun préavis n’étant déposé — pourrait en effet « accréditer l’idée d’un refus d’obéir » (Guillet, 2010). La pratique évolue vers une forme moderne du débrayage, avec des retraits d’une demi-journée ou d’une journée. Même soumis à retenue sur salaire, le retrait protestataire subsiste, parce qu’il conserve son efficace médiatique, comme marqueur de la gravité des violences scolaires et aussi parce qu’il permet de s’émanciper des contraintes de l’arrêt Omont, en légitimant des arrêts de travail continus sur de nombreux jours. *** La pérennité de la conflictualité enseignante n’est pas garantie, les enseignants étant confrontés au renforcement des contraintes internes — retenues sur salaire plus conséquentes, service minimum d’accueil, durcissement du management — et à un contexte politique défavorable. Mais les mouvements récents et actuels le démontrent : ces obstacles sont loin d’avoir annihilé leurs mobilisations. La tenace volonté du législateur et du Conseil d’Etat de canaliser la conflictualité des fonctionnaires a souvent été contrecarrée par leur ingéniosité dans l’utilisation de l’arme du droit, voire par la création d’une jurisprudence syndicale, lorsque le rapport de force le permet. Bibliographie Bonnin, V., 2013, Les limitations du droit de grève fondées sur les droits des tiers au conflit, Droit social, p. 424 Crouzatier-Durand Florence et Kada Nicolas (dir.), 2017, Grève et droit public. 70 ans de reconnaissance, Presses de l’Université Toulouse 1, LGDJ Guillet, N., 2010, Les conditions de la reprise du travail après l’exercice du droit de retrait dans la fonction publique, L’actualité juridique, droit administratif (AJDA), p. 2157 Icard, J., 2013, Exercice du droit de retrait, Les Cahiers Sociaux 257. Krykwinski, C., 2009, Grèves et service minimum. État des lieux de la réglementation, Les Cahiers de la fonction publique et de l’administration 292. Lemaire, F., 2013, Le droit de retrait dans la fonction publique, AJDA, p. 257. Magnon, Xavier, 2017. Le point de vue du constitutionnaliste : Quel(s) sens de l’alinéa 7 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 ? In Crouzatier-Durand et Kada, Grève et droit public, op. cit., pp. 39-58. Merley Nathalie, 2017. Le point de vue de l’administrativiste : la jurisprudence administrative facteur de fragilisation du droit de grève dans les services publics In Crouzatier-Durand et Kada, Grève et droit public, op. cit., pp. 59-80. Pauliat, H., 2010, Le droit de retrait, protection du fonctionnaire ou substitut à l’exercice du droit de grève ?, Complément territorial, pp. 34-38 Petit Franck, 2017, « Le droit de grève dans les services publics : un puzzle à recomposer ? » Droit social. Sinay, H., article Grève, Encyclopædia Universalis. Verkindt, P. Y., 2014, De la nécessaire distinction du droit de retrait et du droit de grève, Les Cahiers Sociaux 264. Wallaert, S., 2009, Les derniers développements du droit de grève dans les services publics, Revue de la recherche juridique 127 (2), pp. 805-834. Notes [1] Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État, « Droit du travail et droit de la fonction publique », 17 janvier 2014. https://www.conseil-etat.fr/actualites/discours-et-interventions/droit-du-travail-et-droit-de-la-fonction-publique [2] Sondage BVA/PEEP de septembre 2007 auprès de 800 parents d’élèves, 78 % se déclarent favorables à cette idée. [3] Communiqués de presse du MEN, sur education.gouv.fr. [4] JO n° 179, texte n° 60. [5] Arrêt de Cass. soc., 24 juin 1998, Bull. 1998 V, n° 335, p. 253. [6] Le Monde avec AFP et Reuters, 28 août 2003. [7] « Les enseignants du lycée polyvalent Guillaume-Apollinaire poursuivent leur grève », Le Monde.fr avec AFP, 17 février 2010.

  • La FSU et l’égalité femmes/hommes

    Cette brochure est issue d'un travail de l'Observatoire de la Vie Fédérale de la FSU qui s'est intéressé à la question centrale de la place des femmes au sein du syndicat, et plus largement de l'engagement au féminin. Quels constats dresser sur des problématiques telles que la prise de parole, les discriminations professionnelles, la parité, la lutte contre les VSS ? Quelles solutions ont été testées, avec quelles implications et résultats ? La brochure aborde également l'histoire des rapports entre féminisme et syndicalisme, notamment dans le milieu enseignant. En complémentarité avec le travail au long cours entrepris par le secteur femmes de la FSU, l'objectif de l'Observatoire était de dresser un état des lieux en fournissant des éléments objectifs, susceptibles d'aider la Fédération dans son cheminement vers une meilleure participation des femmes, vers une égalité enfin réelle. La brochure retravaille avec des statistiques fines un grand nombre de données que les militant-es pourront utiliser : sondage IPSOS, enquête scientifique Militens, questionnaires du secteur femmes et du Centre de formation aux congrès fédéraux de 2019 et 2022, travail de l'observatoire de la parité et résultats d'autres travaux scientifiques... Plusieurs syndicats nationaux ont aussi accepté de fournir des chiffres inédits qui permettent de voir le taux de féminisation à toutes les strates, de la profession aux militants en passant par les déchargés nationaux des SN et les dirigeants de la FSU. Une telle transparence doit être saluée. Elle est disponible en pdf ici : https://fsu.fr/wp-content/uploads/2022/10/note-Observatoire-F-H-VF_web.pdf Jean-Marie Pernot : « Si beaucoup reste à faire pour sortir des inégalités, des violences et des discriminations de toutes sortes, dans le travail comme en dehors de celui-ci, il suffit de regarder trente années en arrière pour mesurer le changement parcouru. Si le passage de la société paysanne à la société urbaine a constitué un changement radical au cours du XXe siècle, le passage d’une société machiste à une société de l’égalité des genres pourrait bien être l’affaire des décennies à venir. C’est avant tout un objectif de lutte et de mobilisations des femmes qui met en cause également le syndicalisme, lui-même interpellé dans son fonctionnement, ses coutumes, encore souvent marqués par la domination masculine. Mais si le mouvement syndical sait opérer sa nécessaire mutation, il y a là une réserve de combativité qui peut modifier en profondeur et en positif le rapport des forces. Ceci pose naturellement la question de l’articulation entre luttes féministes et luttes sociales, qui n’a rien de naturel. » Avant-propos de Benoît Teste La FSU est une organisation qui revendique, assume et fait vivre son féminisme, elle s’inscrit de plus en plus dans les luttes pour l’égalité femmes/hommes. Depuis le congrès de Clermont-Ferrand, la FSU s’est dotée d’un mandat afin de mieux connaître la place des femmes au sein de ses structures. En tant que secrétaire général, je partage la volonté d’avancer sur ce chantier essentiel, d’aller au bout des débats. C’est pourquoi j’ai demandé à l’Observatoire de la vie fédérale de s’investir dans ce chantier, en produisant une réflexion sur cette question, qu’on pourrait résumer ainsi : la place qu’on donne aux femmes, celle qu’elles prennent. Comme le dit la sociologue Sophie Pochic, qui a participé à ce travail de l’Observatoire : « Il faut les compter pour qu’elles comptent ». A l’intérieur de notre syndicat, un regard optimiste insisterait sur les progrès de l’égalité femmes/hommes, mais force est de constater qu’elle n’est pas atteinte. Les statistiques produites par le CA orga indiquent que la FSU compte 66 % de femmes chez ses adhérents, 47 % parmi les délégués au congrès de Metz, et seulement 44 % au CDFN (avant celui de 2022). Nous avons le sentiment de pouvoir faire mieux, et constatons une stagnation dans certains domaines. Comment briser les plafonds de verre ? Evidemment en ne tolérant pas que l’investissement féminin soit empêché. En promouvant de multiples manières cet engagement vital pour notre syndicalisme. En se dotant d’outils contre les comportements répréhensibles, pour prévenir et lutter contre les violences sexistes et sexuelles quelles qu’elles soient. Mais on sait aussi que le travail de fond nécessaire sur ces questions tient à l’existence d’un obstacle diffus, plus difficile à combattre : les mentalités, les stéréotypes, qu’il s’agisse de tout ce qui conduit les femmes elles-mêmes à s’auto-limiter, consciemment ou pas, ou de tout ce qui conduit à ne pas les considérer capables, à les déconsidérer, là aussi à l’issue de processus qui peuvent être conscients ou pas. Cette brochure analyse les obstacles et énumère les leviers d’action possibles, tout en rappelant qu’il n’existe pas de recette miracle. Cette lucidité impose une prise en charge globale et pérenne de l’objectif d’égalité femmes/hommes. Modifier les représentations de toutes et tous et surtout les pratiques militantes pour permettre une inclusion réelle des femmes à tous les niveaux : en faisant cela, on peut espérer « un effet cliquet », autrement dit éviter un reflux, qui reste possible. Comme le souligne la sociologue Rachel Silvera « L’objectif devrait être de développer une approche « intégrée » de l’égalité entre les sexes, de manière permanente, et transversale à tous les domaines, notamment dans le syndicalisme. »[1] Si on considère que la question féministe est éminemment importante et irrigue toute la société, il faut dans ce cas mettre du féminisme dans toutes nos revendications et manifestations. De ce point de vue, les luttes syndicales des années 1950 - 1980 ont permis d’obtenir l’égalité en droit, supprimant toute discrimination formelle envers les femmes fonctionnaires. L’enjeu aujourd’hui est plus complexe à formuler en termes de revendications concrètes : l’égalité réelle. Mais c’est essentiel. Je conclurai par cette remarque. Se battre contre le sexisme apporte des améliorations bénéfiques aux deux sexes. Par exemple, la perspective d’aménager le fonctionnement syndical pour rendre les réunions plus efficaces et permettre de concilier vie privée et vie publique correspond à une demande croissante, y compris chez les hommes. Au travail ! Introduction S’il est un syndicalisme dont on attendrait une position avant-gardiste sur la question de l’égalité femmes/hommes, c’est celui des enseignant-es. D’abord parce que dans ce métier a été instituée en premier, dès 1919, l'égalité de traitement entre hommes et femmes, ensuite parce que les femmes y sont nettement surreprésentées, enfin parce qu’une véritable tradition syndicale féministe existe entre les deux guerres à la Fédération Unitaire de l’Enseignement, ancêtre de la FSU[2]. Pourtant de longues éclipses, notamment au milieu du XXe siècle, montrent que l’égalité femmes/hommes peut tout à fait subir des reculs, par exemple du fait du départ d’une génération de militantes. Rien n’est acquis définitivement, car nous vivons une transition longue entre le patriarcat et un modèle égalitaire à inventer, transition qui brouille les repères, et autorise des régressions. Cette brochure se fixe l’objectif d’éclaircir les raisons qui expliquent la place insuffisante des femmes dans l’appareil syndical et d’examiner les solutions. En évitant l’écueil de la généralisation, puisque des femmes occupent des places stratégiques à tous les niveaux de l’organisation, et que les freins repérés ne les concernent pas toutes de la même manière. Les obstacles sont multiples. Ainsi, dans le questionnaire scientifique Militens[3], lorsqu’on demande aux enseignant-es : « si on vous le proposait, seriez-vous prêt.e à participer davantage à l’activité de votre syndicat ? » 14 % des syndiquées répondent affirmativement contre 18 % des syndiqués. Autre exemple, dans un questionnaire réalisé par le Centre de formation lors du dernier congrès fédéral, la seule différence notable porte sur les vœux de formations exprimés : ceux des femmes sont nettement plus concrets que théoriques, et équivalentes à ceux des hommes dans un domaine utilitaire[4]. Dans le questionnaire que le secteur femmes a fait passer au congrès fédéral de Clermont-Ferrand, en 2019, seules 28 % des déléguées déclarent avoir eu une socialisation militante dans les organisations de jeunesse, soit 10 points de moins que les hommes. Ce décalage est important car on y acquiert précocement des savoir-faire militants. Une démarche volontariste est donc indispensable pour augmenter le nombre de responsables femmes. Le questionnaire indique aussi que 45 % des délégué-es ont pris des responsabilités grâce à une sollicitation (« des militant-es me l'ont proposé »), or l’écart en faveur des femmes est seulement de 6 points, preuve qu’on peut faire plus. [1] Rachel Silvera, "Le défi de l'égalité hommes/femmes dans le syndicalisme", Mouvements, n° 43, 2006, p. 23. [2] Anne-Marie Sohn, Féminisme et syndicalisme. Les institutrices de la Fédération unitaire de l’enseignement de 1919 à 1935 ; thèse, Paris X, 1973. [3] Questionnaire Militens, Ceraps / FSU, direction Laurent Frajerman, échantillon représentatif fourni par la DEPP, ministère de l’éducation nationale, 2017. https://www.laurent-frajerman.fr/militens [4] 83 vœux recensés, recodés par Laurent Frajerman et Michel Dubreuil. Aspect concret : comment militer, prise de parole, communication. Connaissances pragmatiques : droits, règles Fonction publique, PSC, CHSCT etc… Au sein de la FSU, les constats font accord tandis que la discussion perdure au niveau des outils à mettre en œuvre. L'exigence de la parité reste un objectif, mais qui fait parfois débat, y compris entre femmes, car elles peuvent craindre que l’impératif de promouvoir des profils sous-représentés ne masque celui d’être reconnue pour leur travail, leurs compétences propres. Question qu’on devrait poser à tous et toutes… L’idée d’alléger l’investissement militant pour faciliter l’accès aux responsabilités ne fait pas non plus l’unanimité. Est-ce compatible avec les combats que nous avons à mener ? L’Observatoire n’a pas vocation à trancher ces débats, mais à éclairer la prise de décision politique. La sociologue Zoé Haller constate un écueil fondamental : si « les textes votés lors des congrès syndicaux appellent à la mise en place de « mesures facilitatrices », comme la prise en charge des frais de garde d’enfants, l’optimisation du travail syndical, l’instauration d’horaires compatibles avec une vie de famille. (…) Cependant, les modalités de mise en application de ces principes restent vagues et bien souvent aléatoires. Lors de l’enquête de terrain, il est ainsi apparu que l’existence de ces mesures était mal connue des militantes ou qu’elles n’osaient pas s’en emparer. »[1] Ce texte avait aussi pour objectif de rassembler et discuter des outils pertinents, des dispositifs concrets, afin que la FSU et ses syndicats renforcent leur action. Il nous semble que la meilleure démarche pour un féminisme syndical est inclusive. En effet, les femmes doivent se sentir à l’aise dans leur syndicat. Dans un autre sens, les avancées sur l’égalité femmes/hommes peuvent avoir un impact positif pour les hommes, impulser une redéfinition de la culture syndicale utile à tous. L’Observatoire propose donc des pistes qui s’appuient sur le principe égalitaire et n’opposent pas militantes et militants. Cette brochure réunit des informations variées, mais la recherche doit se poursuivre. Par exemple, on évoque souvent l’homophilie : le bon militant est quelqu’un qui a tendance à vous ressembler, extrêmement investi et politisé. Peut-on en déduire que la cooptation des responsables génèrerait un biais de mimétisme, les équipes en place recrutant des militants à leur image, en privilégiant une continuité genrée ? Cette hypothèse peut et doit être vérifiée statistiquement. Nous avons commencé par étudier les membres titulaires du CDFN au titre de leur SD. En général, ils représentent des sections importantes. Il y a entre 2019 et 2021, 10 changements de représentants, majoritairement en changeant de genre (7 sur 10). On passe de 7 hommes à 2 et logiquement les changements en faveur des femmes dominent (6, contre 1 d'une femme vers un homme). Il y a plus de continuité femme/femme (2) qu'homme/homme (1). Ces résultats infirment la théorie de l’homophilie masculine, mais restent à confirmer avec des échantillons plus fournis. I La place des femmes dans le syndicalisme : historique d’un impensé La sous-représentation féminine dans le mouvement syndical, notamment dans les postes à responsabilités, commence dès sa création, quel que soit le pays. L’engagement des femmes rencontre de nombreux obstacles, qui aboutissent à ce qu’elles ne représentent que 11 % des militant-es enseignant-es recensé-es dans le Maitron (des débuts du mouvement ouvrier français jusqu’à 1968). Mais selon le contexte, le syndicat, des variations instructives peuvent être relevées, notamment au sujet d’un débat récurrent : faut-il des structures spécifiques pour les femmes, faut-il exiger des mesures contraignantes pour leur représentation, sachant que les militantes ne se réclamaient pas toujours du féminisme et n’étaient pas forcément favorables à leurs propositions ? Ce tour d’horizon n’est pas exhaustif, et porte d’abord sur les enseignant-es. Des débuts contrastés Chez les enseignant-es Les enseignantes font figure de pionnières du féminisme syndical, avec les Groupes féministes de l’enseignement de la Fédération CGTU, étudiées par Anne-Marie Sohn. Elles ont obtenu en 1919 l’égalité de traitement entre instituteurs et institutrices, et se sont battues avec éclat pour le contrôle des naissances. Ainsi, en 1927, un rapport d’Henriette Alquier au congrès fédéral déclarait que le « souci de cette liberté de la maternité a poussé nos camarades russes à accepter le principe du droit à l’avortement chirurgical ». Sa publication dans le journal de la Fédération Unitaire de l’Enseignement (FUE), L’Ecole Emancipée, déchaîne une violente campagne de la droite et aboutit à un procès pour apologie de la contraception. Henriette Alquier et Marie Guillot (en tant que gérante du journal) furent acquittées, grâce à une large mobilisation. C’est l’apogée des groupes féministes, avec un millier d’adhérentes[2], et une audience notable. [1] Zoé Haller & Camille Noûs, « Dire les inégalités et porter le combat féministe dans les organisations syndicales » Mots. Les langages du politique, n° 126, 2021, p. 109-126, p. 117. [2] « Les groupes féministes de l’enseignement laïque (1920-1933) », Frédéric Dabouis, 2013. http://ecoleemancipee.org/Les-groupes-feministes-de-l-enseignement-laique-1920-1933/ [1] Slava Liszek, Marie Guillot, de l’émancipation des femmes à celle du syndicalisme, Paris, L’Harmattan, 1994, 316 p. Toutefois, la place des femmes dans cette Fédération reste limitée : après un pic de participation au Bureau Fédéral en 1921 (un tiers de l’équipe, lors du mandat de Marie Guillot), les femmes sont peu à peu évincées et ne représentent plus que 15% du bureau et des secrétaires de section à la fin des années 1920[1]. Dès 1934, faute d’animatrice, touchés par les luttes de tendance au sein de la Fédération, les groupes féministes disparaissent définitivement. Anne-Marie Sohn a établi le portrait type de ces militantes : quelques-unes sont en union libre, la moitié mariées. Beaucoup de femmes aident leurs maris militants, comme Eugénie Dommanget, dont l’époux s’est illustré à la tête de la tendance Ecole Emancipée et comme historien du mouvement ouvrier[2]. Les syndiquées trouvent dans le Groupe féministe un organisme plus étroit, homogène, pour y faire leur apprentissage et se faire reconnaître ensuite au syndicat. Dans les congrès fédéraux, les déléguées interviennent sur un registre différent des hommes. Elles participent moins aux polémiques idéologiques entre communistes, trotskystes et syndicalistes-révolutionnaires. « Par contre, l'attention portée aux problèmes corporatifs, aux modalités d'action concrètes est patente. » Très inspirées par la pédagogie, elles s’avèrent soucieuses de justice professionnelle, par exemple de la lutte contre les directeurs autocratiques. Anne-Marie Sohn relève que les femmes parlent peu dans les réunions, à l’exception des « militantes nationales plus que confirmées. L'Assemblée générale n'est pas le lieu où les nouvelles venues peuvent s'exprimer et, de là, prendre des responsabilités. La faute n'en incombe pas au mauvais vouloir masculin. Les syndiqués, hommes et femmes, ont été peu conscients de cet état de fait. Mais, prendre la parole, ‘se mettre en avant’, soutenir son point de vue contredisaient les principes d'éducation traditionnelle inculqués par la famille et l'École Normale. L'apathie, l'assimilation par les institutrices des rôles sociaux féminins ont joué. Jeanne Balanche le formule ainsi : « Les filles de ma génération n'étaient pour la plupart que des produits d'une éducation timorée, [...] très retardataire. Relisez Les mémoires d'une jeune fille rangée » [3] Ce travail précurseur sur l’histoire du féminisme syndical n’envisage guère d’autres explications, comme le sexisme des militants ou un mode de militantisme peu favorable à l’initiative féminine. Le phénomène de disqualification des militantes, déjà manifeste dans un syndicat avant-gardiste, est amplifié dans le puissant et modéré Syndicat National des Instituteurs (CGT), d’autant que la plupart des institutrices sont plus conservatrices que les féministes. Au départ, les statuts prévoient que la commission permanente du SNI est composée paritairement, ce qui préserve la présence féminine, mais lorsque cette disposition disparaît en 1931, elle s’effondre[4]. Pourtant, les enseignantes constituent peu à peu la majorité des effectifs syndiqués, reflet d’une féminisation croissante du corps enseignant. Au niveau confédéral La sociologue Madeleine Guilbert, pionnière de l’étude de la syndicalisation des femmes en France relevait plusieurs obstacles[5], dont la très forte inégalité dans la prise en charge des tâches domestiques, mais aussi l’illégitimité du travail féminin. Les femmes, main-d’œuvre vulnérable et flexible, étaient mises en concurrence avec leurs collègues masculins pour abaisser le coût du travail. Les thèses proudhoniennes, très en vogue au début du XXe siècle, s’opposaient même à leur présence sur le marché du travail. À sa création, la CFTC bénéficie d’une dynamique d’adhésion et de participation féminine grâce à l’adhésion des syndicats féminins chrétiens co-fondateurs de la centrale[6]. S’inscrivant dans la tradition catholique de séparation des sexes, la CFTC s’organise alors sur le principe de la non-mixité. Ce faisant, elle induit une expression des syndiquées et leur prise de responsabilité dans les syndicats féminins, ce qui signifie de facto une reconnaissance des questions féminines[7]. L’historienne Dominique Loiseau s’interroge sur ce paradoxe : « quel sens donner à « une non-mixité ségrégative qui conforte les rôles », mais qui est en même temps « une non-mixité dynamisante par la réflexion et l’échange suscités, sources de revendications et d’actions orientées vers les femmes »[8] ? Le succès de la CFTC auprès des femmes s’explique aussi par son discours apolitique et son syndicalisme de services (cours du soir, coopératives d’achats, soirées festives, etc.), créant un cadre « familier et rassurant » pour les femmes et contrastant avec « les rites masculins de la CGT », dont le bureau confédéral était entièrement masculin en 1919[9]. Le creux des années 1935 - 1970 Cette période de reflux prouve que la suppression d’organisation dédiée aux femmes aboutit à une diminution de leur implication. Au niveau confédéral En 1945, les syndicats féminins sont dissous et la non-mixité est abandonnée par la CFTC, qui crée en 1944 une commission féminine. La part des femmes au Bureau national chute de 30 % en 1937 à 9 % en 1948. Dans les années soixante, en dépit de l’existence de cette commission, les femmes et leurs revendications restent marginalisées dans la jeune CFDT, issue de la déconfessionnalisation de la CFTC. Toutefois, sous l’influence de nouvelles militantes, s’y élabore une stratégie syndicale pour les femmes qui, forte du contexte historique du mouvement des femmes et du tournant autogestionnaire de la CFDT, est intégrée au projet de la centrale en 1970. Ce succès est à nuancer, puisque, considérant que « le maintien de mesures spécifiques marginaliserait les femmes et leurs revendications, le secteur "femmes" est supprimé, chaque secteur se devant d’intégrer dans son activité les aspects « travailleuses »[10]. Cette mesure aboutit à un recul supplémentaire de la présence féminine dans les instances de la CFDT (2 femmes sur 31 membres du bureau national en 1975). La question des structures syndicales n’est donc pas qu’une préoccupation, organisationnelle, bureaucratique, elle influe directement sur la place des femmes. Chez les enseignant-es La génération de militantes féministes formée dans la Fédération Unitaire n’a pas passé le relais après la guerre, et elle s’investit dans d’autres tâches. Le meilleur exemple est celui de Pierrette Rouquet, élue comme cinquième permanente du SNI en 1946 au moyen d’un argumentaire féministe, mais qui ne s’occupe plus de la commission d’éducation féminine, qui s’évanouit. A la place, elle consacre son activité aux instituteurs des colonies, choix qui fait l’objet d’un commentaire sexiste du bulletin du Puy-de-Dôme : « Les coloniaux n’étaient pas contents. Le bureau n’avait pas désigné de rapporteurs pour les questions coloniales. Que faire pour calmer ces militants justement irrités ? Et bien voilà, on leur délègue la plus jeune et la plus jolie membre du Bureau. Un sourire, plusieurs même, et le calme revint. Encore un point à marquer à l’avantage du sexe faible. »[11] Le féminisme disparaît des colonnes syndicales, et les rares dirigeantes ne s’en prévalent plus, même si leur rôle peut être très politique (Pierrette Rouquet est en fonction dans le contexte sensible de la décolonisation). « Cette éclipse du militantisme féministe s’explique peut-être par la lassitude de militantes d’avant-garde, qui constatent leur marginalité, et certainement par les préjugés de leurs collègues masculins. Pourtant, bien des combats restent à mener, notamment au sein d’une organisation qui présente une image inversée de sa base. »[12] En effet, dans le domaine de l’égalité des sexes, toute absence d’impulsion aboutit à un recul, constaté au cours des années 1950. La disproportion devient écrasante entre le nombre d’institutrices dans le corps (plus de deux-tiers) et le pourcentage de femmes secrétaires de section départementale : 5,5 % en 1950, chiffre qui descend jusqu’à 1,1 %[13]. Le problème se pose aussi dans la Fédération de l’Education Nationale, à l’exception de quelques petits syndicats. L’absence de militantes est flagrante : une seule femme siège au conseil syndical du SNI de la Seine dans les années 1950. **** Cette place dominée s’explique par trois facteurs[14] : * Le premier est le machisme des hommes. Le sociologue Bertrand Geay estime que l’« univers symbolique » du Code Soleil édité par le SNI, « fondé sur la légitimité de la puissance paternelle ne serait pas si cohérent s’il ne comprenait pas tous les signes de la domination masculine. »[15] : * La seconde explication tient à l’intériorisation par les femmes de leur domination, qui ne les prédispose pas à réclamer leur place dans les appareils syndicaux. Odette Jarlaud évoquait « des préjugés inconscients » chez les institutrices, notamment l’idée que les problèmes syndicaux relèvent du domaine politique et ne les concernent pas, préjugés « qui leur créent un complexe d’infériorité » et les dissuadent de « prendre leur part de responsabilités syndicales. » Elle-même n’échappe pourtant pas à la dévalorisation du rôle des femmes en attribuant l’obtention de l’égalité de traitement à la bonne volonté des hommes et non aux luttes féminines[16] ; * Le troisième facteur provient de l’absence de volonté stratégique des directions syndicales de promouvoir des femmes, d’autant qu’aucune pression féministe ne les stimule plus. Au niveau du SNES, le pourcentage de femmes à la direction décline également dans cette période : environ 30 % à la Libération, puis autour de 20 % dans les années 1950 et enfin autour de 10 % au milieu des années 1960. Avec la majorité Unité & Action du SNES, ce taux remonte à 20 % dans les années 1970[17]. Le retour progressif du féminisme syndical (années 1970-1980) Les années 1970 voit la résurgence d’un féminisme syndical, encouragé par le renouveau féministe, il se traduit différemment selon la culture de chaque organisation et les considérations instrumentales – trouver de nouvelles cibles de syndicalisation, notamment dans le tertiaire en expansion. Certains syndicats ont essayé de travailler sur leur « culture virile », avec différents dispositifs ad hoc[18]. Chez les enseignant-es En 1984 la direction du SNES choisit Monique Vuaillat comme secrétaire générale. C’est un évènement : pour la première fois un puissant syndicat va être dirigé par une femme, même si les principaux responsables restent des hommes. Ce geste est précurseur dans le champ politique et syndical, Nicole Notat est élue 8 ans après à la CFDT. [1] Anne-Marie Sohn, Féminisme et syndicalisme. Thèse cit., p. 169 et 195. [2] Anne-Marie Sohn, Féminisme et syndicalisme. Thèse cit., p. 200 et 243 [3] Anne-Marie Sohn. « Exemplarité et limites de la participation féminine à la vie syndicale : les institutrices de la CGTU » Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°3, juillet-septembre 1977. pp. 391-414, pp. 396, 397 et 408. [4] Jacques Girault Instituteurs, professeurs. Une culture syndicale dans la société française (fin XIXe-XXe siècle), Publications de la Sorbonne, 1996, p. 72. [5] Madeleine Guilbert, « Femmes et syndicats en France », Sociologie et société, n°1, mai 1974, p. 157- 169. [6] Jocelyne Chabot, Les débuts du syndicalisme féminin chrétien en France (1899-1944), Lyon, PUL, 2003, 234 p. [7] Christine Bard, « La non-mixité dans le mouvement syndical chrétien en France de 1900 à 1939 », in Claudine Baudoux et Claude Zaidman (dir.), Égalité entre les sexes. Mixité et démocratie. Paris, L’Harmattan, Paris, 1992, p. 216-221. [8] Dominique Loiseau, « Mixité et non-mixité dans les organisations catholiques-sociales 1945-1980 », in Claudine Baudoux et Claude Zaidman (dir.), Égalité entre les sexes. op. cit., p. 220-229, p. 222. [9] Christine Bard, Les femmes dans la société française au 20e siècle, Paris, Armand Colin. 2001, p. 75. [10] Pascale Le Brouster, « Le débat sur la mixité des structures au sein de la CFDT (1976-1982) », Sens public, 2009. [11]SNI, Section du Puy-de-Dôme, Bulletin mensuel, n°23, octobre 1946. In Laurent Frajerman, L’interaction entre la Fédération de l’Éducation Nationale et sa principale minorité, le courant « unitaire », 1944-1959, thèse, 2003. [12] Laurent Frajerman, « L’engagement des enseignants (1918-1968) », Histoire de l’éducation, n°117, 2008, p. 57-96. [13] Marie-France Galand, Les militantes du SNI-PEGC de 1945 à 1981, thèse, Université Paris I, 1987 - p. 108. [14] Laurent Frajerman, Les frères ennemis. La Fédération de l’Education Nationale et son courant « unitaire » sous la IVe République. Paris, Syllepse, 2014. [15] Bertrand Geay, Profession : instituteurs. Mémoire politique et action syndicale, Paris, Seuil, 1999, p. 105. [16]L’Ecole Libératrice n°8, 10 janvier 1946. In Laurent Frajerman, L’interaction entre, thèse cit. [17]Hervé Le Fiblec, Points de Repères, IRHSES, n°44, septembre 2021. [18]Cécile Guillaume, Sophie Pochic. « Syndicalisme », Catherine Achin éd., Dictionnaire. Genre et science politique. Concepts, objets, problèmes. Presses de Sciences Po, 2013, p. 480-492. A l’instar de Monique Vuaillat, les femmes syndicalistes n’ont pas forcément partagé tous les combats féministes, lesquels sont d’ailleurs divers. Avec Nicole Notat, Monique Vuaillat aurait pu rester une exception (Benazir Bhutto n’a-t-elle pas dirigé le Pakistan ?), voire un alibi. Au contraire, ces pionnières ont ouvert la voie. Leur promotion éclair, facilitée par une politique impulsée du sommet, a légitimé la place des femmes dans l’ensemble. Elles ont en commun leur compétence, leur détermination, leur charisme et aussi leur forte personnalité (le journal de France 2 la qualifiait ainsi lors de son départ[1]). Un caractère affirmé - rarement relevé pour les dirigeants de sexe masculin - est en général connoté négativement pour celles de sexe féminin, dont on attend traditionnellement de la douceur. Le portrait de Monique Vuaillat dans Libération, pourtant écrit par une femme, est révélateur de ce climat sexiste : [1] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cab01003659/portrait-monique-vuaillat Au niveau confédéral Concomitamment à son recentrage[1], la CFDT prend l’initiative sur la féminisation. L’historienne Pascale Le Brouster estime que « la question de la mixité se trouve au cœur de la réflexion engagée depuis 1977 par la CFDT sur l’adaptation de son syndicalisme à la réalité ouvrière, le modèle masculin industriel apparaissant dès lors comme dépassé »[2]. La CFDT constate son retard (au congrès de 1979, 140 femmes sont déléguées contre 1350 hommes), mais s’interroge sur les moyens. Une militante de la cause des femmes y exprime ses interrogations : « Le quota suffira-t-il à changer cette situation ? Ne risque-t-il pas de mettre en place des femmes alibis, sans rien changer aux mentalités ni aux fonctionnements de l’organisation ? »[3] En 1982, la CFDT instaure des quotas pour les instances confédérales et le principe de la double candidature pour le bureau national. En complément est mise en place une série de mesures : nomination d’une déléguée au droit des femmes ; formation d’un réseau « mixité » ; création de la Commission confédérale des femmes ; et allocation d’aides financières pour inciter les femmes à prendre des responsabilités. Le sexisme s’exprime pourtant lors de ce congrès, dont le journal publie une caricature montrant une femme hissant son soutien-gorge et son slip en guise de drapeau. Ce volontarisme sur la place des femmes dans l’appareil s’accompagne d’une méfiance envers les associations militant en faveur de leurs droits, vues comme trop radicales. La CFDT se cantonne au strict domaine professionnel et à la question de la mixité de ses propres structures. Seule l’émergence de la troisième vague du féminisme dans les années 1990, permettra des mobilisations communes. Les autres confédérations suivent son exemple dans ce contexte de remobilisation féministe. La CGT décide en 1999, d’instaurer une parité dans ses instances confédérales et de mettre en place un réseau « femmes-mixité ». Mais ces instances confédérales sont composées d’un nombre restreint de personnes, et la réalité des fédérations et des Unions départementales est moins positive. Pour sa part, FO créée en 1996, une commission Égalité. La sociologue Sylvie Contrepois s’interroge néanmoins sur « l’ambiguïté des stratégies syndicales qui tendent souvent à reléguer les femmes au statut d’objet de la lutte pour l’« égalité », plutôt que de leur permettre de se construire comme actrices de cette lutte. »[4] [1]La CFDT, jusque-là très radicale, opère un tournant modéré à la fin des années 1970. [2] Pascale Le Brouster, « Quelle stratégie syndicale pour les femmes ? Regard sur l’histoire de la CFDT de 1960 à nos jours » in Cécile Guillaume (dir.), La CFDT : sociologie d’une conversion réformiste, PUR, 2014, p. 59. [3] Marie-Louise Quincy in Pascale Le Brouster, « Le débat sur la mixité des structure », art. cit., p. 8. [4] Sylvie Contrepois, « France : un accès encore inégal et partiel aux différentes sphères de la représentation syndicale. » Recherches féministes, n°19, 2006, p. 25–45, p. 27 Ce parcours historique montre que la féminisation des OS n'est pas corrélée à leur radicalité. Un autre phénomène émerge, que l’on retrouve à la CFDT comme à la CGT : les dirigeantes nationales sont plus souvent des cadres et très rarement des ouvrières ou des employées[1]. Les femmes se sentent plus légitimes si elles sont plus qualifiées et leurs camarades et collègues remettent moins en question leur compétence à les représenter. Conquérir sa place dans la nouvelle Fédération, la FSU A sa création, la FSU représente un milieu professionnel massivement féminin, mais porte l’héritage d’un syndicat, la FEN, dont les cadres restaient masculins pour l’essentiel. Elle voulait innover en étant sensible au poids croissant des questions de société et ne pouvait s’exonérer d’une réflexion sur la sous-représentation des femmes en son sein. Son syndicat dans le premier degré, le SNUipp, se dote d’une direction tricéphale, un homme et deux adjointes féminines (Nicole Geneix et Danièle Czalczynski). Le congrès fondateur inscrit dans les statuts que « la Fédération créera les conditions d’une représentation équilibrée entre les hommes et les femmes ». Mais comment interpréter cette formule ? L’absence de consensus ne permit pas de clarifier les choses et cette formule reste inscrite dans l’article 5 des statuts, modifié par le congrès de La Rochelle en 2001, même s’il précise désormais que la fédération « mettra en œuvre » cette fameuse « représentation équilibrée ». La question des femmes est intégrée au secteur « Droit et Libertés » de la FSU, mais les militantes féministes considèrent que leur combat doit s’incarner dans une structure reconnue en tant que telle. Celles-ci viennent de plusieurs horizons idéologiques, telle Sophie Zafari, issue de la mouvance du MLF : « Moi, je faisais du syndicalisme au début pour injecter la question féministe. L’égalité Femmes-Hommes, c’est un projet syndical de transformation sociale »[2]. Marie-Caroline Guérin avait soutenu en 1980 une thèse sur le féminisme et le communisme. La création du secteur Droit des femmes n’est complètement actée qu’en 2007. Elle consacre leur place dans l’organisation, mais n’est pas pour autant le gage d’être écoutées. Anne Leclerc, militante féministe du syndicat de la PJJ raconte : « il a fallu mener une bagarre parce que ce n’était pas forcément acquis. Ce qui m’avait d’ailleurs assez étonnée, (…) qu’il faille argumenter pour que la question des droits des femmes soit une question en soi »[3] Ce climat difficile est souvent ressenti par les militantes du secteur. Ainsi, lors d’une intervention en CDFN les militantes relèvent le manque d’intérêt et « les attitudes désinvoltes de certains, voire impolies, pour celle qui présente »[4]. Pour Sophie Pochic, si « la non-mixité a l’avantage d’un espace protégé dans lequel les femmes vont pouvoir avoir des discussions bienveillantes et politiser leur expérience commune », les structures séparées présentent toujours le risque de se transformer en « ghetto pour minorités » ou de ne rester qu’un alibi et leurs propositions peinent souvent à être intégrées au programme revendicatif général[5]. Mais le secteur est-il réservé aux femmes ? D’un côté, il est officiellement mixte et porte sur les « droit des femmes », de l’autre, la pratique est plus contrastée. Le stage de 1999 du secteur réunit 70 femmes et 6 hommes. L’équipe d’animation est exclusivement féminine, sauf lorsque Thomas Lancelot-Viannais y participe, co fondateur de l’association Mix-Cité. Les éditoriaux de nombreux numéros de POUR Elles info et des comptes rendus de réunion sont signés « Le secteur femmes ». Le secteur femmes produit au milieu des années 2000 une série intéressante de statistiques, dont voici quelques exemples : [1]Guillaume, Cécile (2018), op. cit. [2] Interview de Sophie Zafari par Laurent Frajerman, 2016. [3] Interview d’Anne Leclerc par Laurent Frajerman, 2015. [4] Compte-rendu de la réunion du « Secteur femmes, réunion du 31 janvier 2008 », Marie-Caroline Guérin, Pour Info n° 409, 17-21 mars 2008. [5]Sophie Pochic, Cécile Guillaume (2013) « Syndicalisme et représentation des femmes au travail », in Margaret Maruani (dir.), Travail et genre dans le monde. L’état des savoirs. La Découverte, p. 379-387. En 2001, elles montrent que 10% des secrétaires départementaux de la FSU étaient des femmes. Ces statistiques constituent un moyen de crédibiliser leurs propositions paritaires. Les militantes du secteur comptent aussi la participation réelle aux instances : sur 40 interventions lors des séances plénières du CDFN les 7 et 8 novembre 2005, 8 seulement venaient de femmes, soit moitié moins que leur représentation au CDFN[1]. Puis, elles chronomètrent le temps de parole moyen : [1] Compte-rendu de la réunion du 16 novembre 2005. Marie-Caroline Guérin, Pour Info n °333 du 5 au 9 décembre 2005. Les féministes de la FSU œuvrent à la lutte contre les stéréotypes de genre, et à injecter un regard féministe aux revendications syndicales. Elles déploient une forte activité, dont la publication de Pour elles depuis 2000 (journal qui comprend entre 4 et 8 pages, avec une parution bi annuelle ou trimestrielle). Très implantées dans les associations féministes, elles participent régulièrement au nom de la FSU aux réunions du collectif national pour les droits des femmes (CNDF) et à celles de la Coordination des Associations pour le Droit à l'Avortement (CADAC). Leur action compte trois temps forts : les initiatives internationales (quatrième conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995, marches mondiales des femmes, ateliers dans les forums sociaux mondiaux), les stages FSU et intersyndicaux. Pour autant, si ces liens restent vivaces, Zoé Haller remarque que « le mouvement féministe a changé : il est désormais dominé par des collectifs faiblement structurés ou des mouvements qui n’ont parfois pas d’existence institutionnelle. La FSU et ses syndicats se font généralement le relais de leurs revendications. Mais la différenciation des modes d’organisation entre syndicats et mouvements féministes rend la construction de passerelles plus difficile. »[1] II La FSU et ses syndicats : bilan sur les instances en 2021 Des statistiques pour mieux comprendre La production d’études statistiques régulières du tissu militant et des responsabilités est un outil essentiel, même si elles ne permettent qu’imparfaitement « d’appréhender les mécanismes de pouvoir et de déterminer les postes de responsabilités stratégiques et les circuits officieux de prise de décision », comme le souhaite Sylvie Contrepois, qui préconise des enquêtes qualitatives[2]. Entre 2010 et 2019, Bernadette Groison a dirigé la FSU, ce qui reste malheureusement un parcours exceptionnel. Pour l’année 2020, quel est le poids des femmes dans les secrétariats généraux de la FSU et de ses syndicats ? Faute de résultats exhaustifs, nous pouvons néanmoins noter qu’elles occupent 38 % des sièges des structures étudiées (FSU, SNES, SNUTER, SNUipp, SNESup, SNETAP, SNUEP)[3]. Il apparaît clairement qu’une représentation équitable des femmes reste un objectif à atteindre. Pour vérifier l’hypothèse d’un effet de structure (les petits syndicats ne peuvent pas multiplier les postes dans une stratégie de mixité), nous avons regroupé les syndicats de moins de 400 adhérents, mais sans constater de différence du point de vue du taux de féminisation des directions. Enfin, parmi les retraité-es, les femmes sont sous représentées à la Section Fédérale, même si la délégation SNES à la SFRN est de 3 femmes sur 5. Les recherches sociologiques sur la prise des responsabilités syndicales par les femmes aboutissent à un schéma général : les confédérations concentrent leurs efforts de féminisation sur le niveau supérieur. En revanche, les femmes sont souvent exclues des responsabilités départementales ou régionales, celles que l’on obtient plutôt à la quarantaine. Ce qui les pénalise ensuite. Ce schéma ne fonctionne pas pour la FSU, peut-être parce que l’organigramme est moins complexe, marqué par une dichotomie entre militantisme local et national, et que l’échelon fédéral ne constitue pas une structure autonome. Parmi les délégué-es au congrès fédéral de 2019, on constate une surreprésentation des femmes dans les responsabilités locales au sein des SN (9 points d’écart avec les hommes) et des hommes dans les responsabilités nationales (6 points de plus que les femmes). Une hypothèse optimiste serait de supposer que ces responsabilités locales sont une étape pour la génération nouvelle de militantes. D’autant qu’au congrès, les femmes ont une ancienneté moindre que les hommes. Mais cette différence mérite d’être creusée, car l’acceptation de responsabilités nationales a de fortes incidences sur le mode de vie des militant-es habitant en régions Les parcours syndicaux Pour y voir plus clair, de nouvelles statistiques, plus complètes, sont utiles. Traditionnellement, chaque organisation présente ses propres statistiques sexuées. Or les syndicats et la Fédération ont une activité imbriquée et partagent les militant-es. Les carrières militantes évoluant du local au national, du syndicat national à la fédération, il a paru nécessaire de montrer l’ensemble des données par syndicat, depuis le taux de féminisation de la profession représentée jusqu’aux délégués du SN au CDFN, en passant par les déchargé-es. Le taux de déchargées est en effet un indicateur précieux. Certes, il correspond à des fonctions très variées, mais il indique qui est présent-e au siège et est en mesure de prendre les micro décisions qui comptent tant dans la vie d’une organisation. Le SNES et le SNUipp ont fourni des données comparables, ce qui permet de les présenter en miroir. Le calcul le plus original concerne la pépinière de militantes. C’est en son sein que l’organisation peut puiser des responsables, et non parmi les syndiqué-es qui ne manifestent pas tou-tes l’envie de s’impliquer. Pour la calculer, nous avons inclus toutes les femmes qui occupent une responsabilité locale, quelle qu’elle soit : Ø Pour le SNUipp, le calcul repose sur le croisement des membres de conseils syndicaux départementaux et des destinataires de la Lettre interne, environ 2 500 camarades. On constate que la part des femmes passe de 45 % en 1999 à 56 % aujourd’hui. Ø Pour le SNES, le calcul est moins précis, car il n’y a pas eu de croisement des données, mais le taux de féminisation de l’ensemble des déchargé-es, des bureaux académiques et départementaux et des CA académiques est similaire, ce qui donne une estimation à 52 %. [1] Zoé Haller, « Dire les inégalités… » art. cit., p. 122. [2] Sylvie Contrepois, « France : un accès encore inégal… » art. cit. [3] Le cumul des chiffres de plusieurs organisations a été effectué pour lisser l’impact de la conjoncture, des choix de personne, sur des effectifs très faibles, 2 ou 3 camarades par organisation .Dans le cas du SNES, on constate la forme pyramidale du graphique, avec une diminution progressive du taux de féminisation à mesure que l’on monte dans l’organigramme ; à l’exception de la délégation du SNES au congrès fédéral, aussi féminisée que celle au congrès du syndicat. L’écart entre la composition des délégations du SNES au congrès fédéral et au CDFN peut s’expliquer par la fonction symbolique et formatrice des congrès, occasion de socialiser des femmes et des jeunes, alors que le CDFN réunit des militant-es confirmé-es. Pour le SNUipp, on note une sous syndicalisation des femmes (écart de 6 points) qui peut s’expliquer par un rapport plus distancié à l’action collective ou à une réticence à un syndicalisme jugé « trop » politisé (voir III B). L’enquête Militens montre que chez les PE, le SE–UNSA attire plus les femmes, tandis que le profil de FO est plus masculin. Le vivier militant du SNUipp est nettement moins féminisé que l’ensemble des syndiqués (22 points d’écart), alors qu’au SNES l’écart est de 12 points. Aux autres échelons, on constate l’effet des mesures volontaristes : on propose plus de décharges locales aux militantes (+ 9 points), et si les femmes sont sous-représentées dans l’appareil national (52 % des déchargés seulement à ce niveau), notons la progression régulière de la féminisation du secrétariat national du SNUipp : Pour étudier les décharges au sein de ces deux SN, le critère retenu a été celui des personnes qui bénéficient d’une décharge, dans la mesure où il est le seul permettant une comparaison. Mais on sait que l’inégalité se répercute un peu sur le taux de décharge. Globalement, sur l’ensemble des déchargé-es du SNUipp, il y a 544 femmes, soit 65% (en progrès de 2,5 points en un an), mais en volume horaire, c’est 63 %. Autre exemple, au SNPES-PJJ : 3 femmes et 4 hommes bénéficient une décharge nationale (féminisation à 43 %), mais la décharge des 4 hommes est intégrale, tandis qu’une seule femme est dans ce cas. Une autre femme est à 70 % et la dernière à 80 %. En calculant ainsi, la féminisation baisse de 5 points. Des statistiques moins complètes ont pu être établies pour trois autres syndicats : Le SNPES PJJ était intéressant en raison de sa tradition féministe et de son antériorité dans la mise en œuvre d’outils correctifs, comme la parité à la Commission administrative nationale. Laurence Le Loüet, membre du secteur femmes, établissait un bilan positif en 2014 : « Confier des responsabilités à des femmes n'est plus une question qui se pose, c'est une obligation, source d'enrichissement, d'avancées, principalement au niveau national »[1]. On constate bien une sur représentation des femmes parmi les syndiqué-es, une féminisation équivalente du congrès du syndicat (ce qui est rare) mais la parité ne s’est pas encore imposée à tous les niveaux. Rappelons toutefois qu’un taux calculé sur 7 personnes est à prendre avec précaution. [1] Pour elles info, janvier 2014. La problématique du SNEP est originale, puisque le métier de professeur d’EPS a tendance à se masculiniser, alors que la représentation des femmes parmi les syndiqué-es reste proportionnée. Dans son cas, le vivier militant est féminisé au même niveau, ce qui devrait favoriser leur prise de responsabilité aux autres échelons. Mais l’appareil national reste moins féminin, avec toutefois l’événement que constitue l’élection, pour la première fois, d’une femme comme secrétaire générale. Le SNUEP bénéficie lui aussi d’une longue tradition féministe, incarnée par le rôle de Marie-Caroline Guérin puis de Sigrid Gérardin au secteur femmes fédéral. On constate une légère sur syndicalisation des femmes, une parfaite parité dans la représentation à la FSU, et une sous-représentation parmi les déchargés (mais l’écart avec le taux de féminisation des syndiqués n’est que de 8 points). Dans leur ensemble, ces statistiques permettent de constater que des logiques différentes sont à l’œuvre, et qu’il n’existe pas de lien mécanique entre la féminisation de la profession et de l’appareil, ni même entre celle des syndiqué-es et des dirigeant-es. La place des femmes a tendance à refluer avec l’importance des responsabilités, mais selon des modalités spécifiques qui dépendent des cultures militantes de chaque organisation. La féminisation des délégations au CDFN est également très variable. III L’engagement au féminin, perspectives féministes pour la FSU La FSU se définit comme un syndicat féministe, à elle de donner du sens à cette notion. L’enjeu est de mettre en œuvre un ensemble suffisamment étoffé et pertinent de mesures pour non seulement obtenir l’égalité, mais aussi pérenniser les acquis. La bataille pour l’égalité réelle exige, pour être efficace, d’analyser les caractéristiques qui peuvent bloquer l’engagement des femmes, parmi lesquels l’impact de l’éducation genrée, leur manque de légitimité, et le besoin de transformer un univers syndical construit par et pour des hommes. Ainsi aucune règle officielle ou officieuse ne cantonne les femmes à des registres d’action spécifique (pédagogie, action sociale etc.), contrairement aux années 1950. Dans les congrès, des femmes participent aux séances du Thème 4, le plus politique et stratégique, et s’y font entendre. Mais force est de constater qu’elles sont beaucoup moins nombreuses que pour le thème 1, éducatif, laissant craindre la perpétuation d’une division genrée du travail syndical, « entre, d’une part, des militantes prenant plutôt en charge les aspects sociaux de l’activité syndicale et, d’autre part, leurs homologues masculins qui tendent à concentrer leur énergie sur des aspects plus politiques et stratégiques. »[1] Une telle répartition n’est pas neutre en terme de reconnaissance sociale, or le prestige des uns repose sur la délégation à d'autres des tâches moins prestigieuses. Les sociologues Christelle Avril et Irene Ramos Vacca définissent ainsi un métier de femme « par le fait « de faire ce qu’il reste à faire » et qu’il est nécessaire de faire dans une organisation du travail donnée. »[2] Le problème se situe donc à différents niveaux. Mais faut-il raisonner en termes de problème ? Le syndicalisme a été construit au masculin, une véritable mixité suppose une transformation, dont la FSU fait le pari qu’elle sera profitable à tous et toutes. Comment agir alors pour que les femmes soient présentes à une juste place ? Chercheuses et militantes féministes réfutent une vision individuelle de cet enjeu, un renvoi à la responsabilité de chacun-e. Elles le posent comme une responsabilité collective, nourrie par des biais organisationnels et qui peut donc être corrigée par des choix politiques. Paradoxalement, 50 % des enseignant-es considèrent que « si les femmes étaient mieux représentées dans les syndicats, cela ne changerait pas leur action », sans distinction significative entre les points de vue féminins et masculins (seulement 11 % contestent cette affirmation). Le questionnaire Militens datant de 2017, on peut penser qu’une dynamique a éclos depuis. Néanmoins ces résultats nous montrent que la lutte en faveur de l’égalité femmes/hommes relève plus d’une mise en adéquation de nos pratiques et de valeurs que d’une exigence de la profession, qui semble faire confiance au syndicalisme de ce point de vue. Le rapport des femmes au syndicalisme (principalement enseignant) A partir des statistiques de l’INSEE et de la DARES de 2010, Maxime Lescurieux a calculé que, parmi les salarié-es du secteur privé marchand non agricole, « être une femme diminue les chances d’adhérer à un syndicat »[3]. Comme on l’a vu dans la partie historique de cette note, les femmes se syndiquent plus que les hommes pour des questions pratiques et de défense des conditions de travail. Ainsi, lorsque le sondage Ipsos/FSU 2022 interroge les fonctionnaires sur leur proximité politique, 33 % des hommes contre 49 % des femmes ne déclarent aucun parti. 54 % des femmes n’indiquent aucune proximité syndicale (7 points de plus que les hommes). A la question « que doit en priorité faire un syndicat ? », la première réponse des femmes porte massivement sur l’action concrète, avec un écart de 15 points vis-à-vis des hommes[4], lesquels se distinguent par l’approbation d’un syndicalisme « force de propositions » (27 % des hommes contre 12 % seulement des femmes). Pour conclure, 55 % des femmes interrogées dans ce sondage déclarent ne pas connaitre la FSU, contre 35 % seulement des hommes. Les travaux de Sylvie Contrepois montrent « que les femmes ont proportionnellement davantage tendance que les hommes à se trouver du côté des adhésions dites « utilitaristes »[5]. Le questionnaire scientifique Militens aboutit au même constat. Les femmes sont surreprésentées parmi les syndiqués dotés d’un profil pragmatique[6]. A partir de nombreuses questions, deux indices ont été construits qui permettent d’appréhender le rapport des enseignants au syndicalisme[7] et à la conflictualité[8]. Dans les deux cas, on constate une corrélation avec le sexe : la majorité des femmes participe à l’action sociale et aux mouvements sociaux, mais dans une moindre proportion que les hommes. [1] Sylvie Contrepois, « France : un accès encore inégal… », art. cit., p. 44. [2] Christelle Avril et Irene Ramos Vacca, « Se salir les mains pour les autres. Métiers de femme et division morale du travail », Travail, genre et sociétés, vol. 43, 2020, pp. 85-102. [3] Maxime Lescurieux, « La représentation syndicale des femmes, de l’adhésion à la prise de responsabilités : une inclusion socialement sélective », La Revue de l’IRES, n° 98, juin 2019, p. 96. [4] Avec les items « Agir au quotidien », « Informer les agents sur leurs droits » approuvé par 27 % des femmes contre 19 % des hommes et « Soutenir les agents en difficulté », surreprésenté chez les femmes, avec 27 % des réponses. [5] Sylvie Contrepois, « France : un accès encore inégal… », art. cit., p. 38. [6] J’ai créé trois profils à partir des motivations annoncées pour l’adhésion : utilitaire (11 % des enseignant-es), pragmatique, (23 %) et convaincu (66 %). [7] Participation aux réunions, vote, lecture des bulletins, image des syndicats… [8] Nombre de participation aux mobilisations etc. Précisons que ces résultats sont valables pour les premiers et second degré, mais sont plus nets du côté des professeures des écoles. La moindre pratique de la grève et de la manifestation par rapport aux hommes s’explique essentiellement par des motifs idéologiques. Les femmes votent moins à gauche (10 points de moins), on repère d’ailleurs parmi elles un bloc plus important marqué à droite (par exemple 25 % des femmes sont traditionnelles sur les questions sociétales, contre 16 % des hommes), ce qui ne signifie pas que toutes le soient ! Plus généralement, les femmes plébiscitent des formes d’action modérée, comme l’indiquent les réponses à cette question sur les méthodes syndicales Outre l’éducation sexuée, des considérations sociales jouent. Les « femmes les plus dotées scolairement augmentent leurs chances d’adhérer à un syndicat »[1] L’idée répandue que les enseignantes ont des conjoints d’un milieu social supérieur correspond à une réalité minoritaire : 9 % des hommes et 20 % des femmes ont des conjoints d’une PCS supérieure. Cependant, les hommes sont davantage dans des couples d’enseignants, 39 % des hommes ont une conjointe enseignante, contre 20 % seulement des femmes[2]. Or, plus un enseignant se situe dans l’univers Education Nationale, plus il est progressiste et syndiqué. [1] Maxime Lescurieux, « La représentation syndicale des femmes », art. cit., p. 97 [2] L’étude de la DEPP déjà citée confirme les ordres de grandeur de Militens. L’écart d’homogamie est plus grand dans le 1er degré. Pour s’adresser largement aux femmes, le syndicalisme a donc besoin de montrer en permanence que son action, sous-tendue par des considérations citoyennes et une volonté d’émancipation, est résolument pragmatique et tendue vers l’efficacité. Cette question du rapport des femmes au politique reste à creuser (question de temps, d’éducation ?). Faire avancer les droits sociaux des femmes Chez les enseignant-es, un certain scepticisme règne sur le lien entre féminisation du syndicat et capacité de celui-ci à défendre les revendications propres aux femmes. Dans Militens, 38 % des enseignant-es seulement approuvent cette idée, et les hommes plus que les femmes (10 points d’écart). Les enseignant-es souhaitent sans doute que cette problématique soit prise en charge par l’ensemble des syndicalistes. Pour autant, les organisations syndicales ont un rôle important à jouer sur les droits des femmes au travail, notamment pour imposer une égalité réelle et défendre la population en croissance des contractuels des services publics, plus souvent des femmes. Les différentes réformes des retraites ont ainsi été l’occasion de rendre visible la réalité salariale des femmes et les impacts négatifs sur leurs retraites. Par exemple, les Accompagnants des Elèves en Situation de Handicap sont à plus de 95% des femmes et dans leur grande majorité, payées sous le seuil de pauvreté. La FSU a incité les militant-es à investir les groupes de travail dans les académies en mettant en place de nombreuses réunions de formations pour les aider à se défendre et s’organiser et porter une vision militante de l’égalité femmes/hommes. Le sondage Ipsos/FSU 2022 donne des éléments sur les discriminations dans les carrières professionnelles des fonctionnaires. 31% des femmes considèrent qu’elles n’ont pas eu les mêmes chances que certains de leurs collègues, à cause de leur sexe, dont 22 % plusieurs fois. Les femmes qui ressentent particulièrement les discriminations sont moins nombreuses parmi les enseignantes (17 %), contre 27 % des autres fonctionnaires d’Etat (agents des autres ministères et non enseignants du Ministère de l’Education Nationale). Une hypothèse serait que cela provient de la différence de structure hiérarchique. On ne trouve pas de différence marquante selon les catégories (A, B ou C) ou l’âge. Elles sont 12% à le signaler dans le 1er degré contre 22 % dans le 2nd. Cet écart provient probablement de la taille plus importante des établissements, de l’existence d’une hiérarchie de proximité dans les collèges et lycées : facteurs propices à des choix entre des personnes, sur des critères forcément subjectifs, et donc susceptibles d’être questionnés. La méthode statistique de la régression logistique (ou odds ratio) permet de prédire la probabilité d’appartenir à ce groupe « toutes choses égales par ailleurs », donc de voir l’effet pur d’une donnée. Les interactions entre variables sont éliminées avec cette approche. Cela a permis d’étudier plus finement ce phénomène (détails en annexe) : Le profil type d’une fonctionnaire qui se déclare victime de discriminations sexistes dans sa carrière est une femme qui vit un rapport dégradé au travail (relations détériorées avec la hiérarchie et ayant subi des comportements intimidants de la part d’usagers) et qui est sensibilisée aux revendications féministes. La discrimination semble donc s’inscrire dans un contexte difficile au travail, y compris avec le public. Deux hypothèses sont plausibles : la dégradation du rapport au travail serait le fruit d’une forme de traumatisme dû à ces manifestations de sexisme ou celles-ci surviennent plus facilement à l’encontre de fonctionnaires fragilisées. La discrimination sexiste est plus exprimée, verbalisée, lorsque la collègue est conscientisée du point de vue féministe. On comprend que les femmes fonctionnaires privilégient l’avancement de carrière uniforme, indépendant d’un mérite qui leur est rarement attribué : La loi du 6 août 2019 institue des plans pluriannuels en faveur de l’égalité femmes/hommes, qui constituent un nouveau champ d’action pour le syndicalisme. Ils offrent l’occasion de rassembler des données précieuses. Ainsi Emilie Moreau (SNUipp-FSU) signale que celui du Ministère de l’Education Nationale a montré que les personnels à temps partiel sont moins bien notés (ce qui peut impacter d’éventuelles promotions, fonctions…). Dans le 1er degré, même si cela n’est pas légal, des fonctions /missions plus rémunérées ne sont pas compatibles avec le temps partiel. Sébastien Beorchia du SNEP appelle néanmoins à la vigilance sur les auto-satisfecit de l’institution : elle signalait que 50% des femmes avaient atteint la hors classe mais en omettant le retard de 10 ans sur les hommes... Le syndicalisme réussira-t-il à investir ces plans d’action pour développer ses revendications ? Ce n’est pas évident, car les administrations concoctent souvent des accords nourris d’une vision managériale qu’elles axent sur la promotion des femmes aux postes de pouvoir. Parfois, l’action syndicale les oblige à reconnaître leur non-respect des textes officiels : l’administration est alors obligée de bouger. La prise de parole Une des problématiques les plus discutées concerne la prise de parole féminine, d’abord au sens du temps de parole, très largement défavorable. Le secteur Femmes a procédé dans son histoire à plusieurs chronométrages des interventions dans les instances. On apprend ainsi que lors du BDFN du 7 novembre 2016, hors l'introduction de Bernadette Groison, secrétaire générale, se sont exprimées 7 femmes pour 9 hommes, ces derniers occupant 69 % du temps de parole. Dans le débat général du CDFN suivant, les hommes ont pris 73 % du temps de parole. Mais il arrive que la situation soit plus contrastée. Lors du CDFN des 13 et 14 Mars 2007, le secteur relève 72 interventions masculines pour 26 féminines. Or, celles qui s’expriment le font plus longtemps que les hommes. Le secteur en déduit qu’elles ne souffrent pas d’un « déficit de compétence »[1]. Cet exemple n’invalide pas le constat global, mais montre certaines potentialités et malheureusement les risques de reculs, lorsque la pression féministe se relâche. Rachel Schneider évoque un comptage lors d’un conseil national du SNUipp en 2021. Pour les responsables nationaux, on compte davantage d’interventions de femmes que d’hommes et le contraire au niveau des responsables départementaux. D’un point de vue de recherche-action, il faudrait prolonger la démarche pour savoir si cette différence entre les sections et la direction nationale est structurelle et ce qu’elle signifie. Morane Le Deunf (SNES) évoque le cas particulier d’une section qui se réorganise après la fusion des académies, en Normandie. Dans un contexte de brassage des équipes militantes, le chronométrage a été mis en place parce que les hommes parlent beaucoup plus longtemps, les femmes ne souhaitant pas les imiter. Lorsque ce déséquilibre a été signalé, cela a produit une réaction défensive chez des militants. Pour la 1ère fois, un temps non mixte a alors été organisé pour échanger entre femmes et proposer des pistes sur le sujet. Ce travail en groupe féminin leur est apparu nécessaire car il a favorisé la prise de parole de militantes. La non mixité est donc utilisée dans certains cas, notamment en situation de blocage. On manque d’étude sur ses effets concrets : existe-t-il un risque de créer un clivage dans une organisation fondamentalement mixte ? En Angleterre, le premier syndicat des services publics, UNISON, a développé des formations réservées aux femmes portant sur la prise de responsabilités. Alors que certaines craignaient que ce type d’initiative ne donne l’impression que les femmes ont des handicaps spécifiques, le retour d’expérience des participantes pointe l’intérêt d’échanger dans un moment protégé et sans être mal jugée[2]. La question est aussi qualitative, elle concerne le déroulement des réunions, souvent chronophages. Comme le dit Anne Koechlin, militante de cette section : « En en discutant entre militantes, nous pointons plusieurs éléments qui font qu’il nous est difficile d’intervenir, un besoin d’efficacité dans ce type de réunions qui fait que les prises de paroles redondantes, l’inutilité des répétitions et donc finalement l’absence d’écoute sont rédhibitoires. » Ce constat est fait depuis plus de… 40 ans ! Comme l’expliquait la sociologue Danièle Kergoat en 1982, les mêmes reproches reviennent toujours : « langage et pratique syndicale bien éloignés de la réalité quotidienne que les femmes ont à affronter, réunions trop longues, inefficaces, mal préparées, qui donnent aux femmes l’impression de perdre leur temps (« les réunions, ça sert à rien »), débats peu clairs… »[3] de ce point de vue-là, femmes et hommes gagneraient à voir se modifier l’organisation des réunions. Il s’agit donc de construire des dispositifs qui aident les femmes à s’imposer, à prendre la parole sans les assigner à cette position. D’ailleurs, toutes ne sont pas demandeuses. Sans que la liste soit exhaustive, on peut limiter le temps de parole, thématiser les séances, et pourquoi pas s’inspirer de l’éducation populaire et animer les séances en repérant les sujets les plus susceptibles (tour de table, relance de ceux qui interviennent moins). Limiter pour tous le temps de parole n’est pas mal pris parce que c’est égalitaire. Rachel Schneider constate que la limitation à trois minutes oblige à préparer, contrairement à la caractéristique de nombreux hommes qui s’estiment légitimes à parler en improvisant. Plusieurs expériences ont été menées : à la CA du SNCS a été instaurée une priorité aux primo-intervenants : cela permet de laisser de la place et d’inciter les nouveaux militant-es à intervenir. Le tour de table automatique et la limitation du temps de parole ont été mis en œuvre au niveau du SNEP pour réagir à la masculinisation progressive du corps (Sébastien Beorchia). L’articulation entre militantisme et vie privée Phénomène connu, le rapport au travail domestique et parental constitue l’une des clés de la différence sociale des sexes. Dans leur ensemble, les réponses au questionnaire du secteur femmes cité en introduction montre peu de différences notables entre hommes et femmes. Toutefois, il nous apprend que les déléguées ont moins d’enfants (27 % sont sans enfant contre 20 % de leurs homologues masculins, 3% ont 3 enfants ou plus, contre 7 % pour les hommes). Les militantes femmes ne sont pas nécessairement dans les mêmes structures de couple que les hommes, qui ont un soutien plus important de leur entourage que les femmes en général. Il faudrait creuser aussi la question de la monoparentalité, qui touche essentiellement les femmes et concerne quand même 8% des enseignant-es[4]. La parentalité ne concerne pas toutes les classes d’âge, ce qui montre l’intérêt d’une analyse en termes de cycles de vie. La DEPP indique que les enseignant-es sont surreprésentés aux âges où la vie en famille est la plus fréquente, 52 % d’entre eux vivent en couple avec enfants[5]. Parmi eux, beaucoup de femmes s’engagent avant d’avoir des enfants et/ou après que ceux-ci aient grandi : 80 % des déléguées de moins de 35 ans au congrès fédéral de 2019 sont sans enfants (16 points de plus que les hommes). A l’âge d’élever les enfants, la proportion d’hommes et femmes sans enfants est identique. Les délégué-es de plus de 50 ans ayant des enfants majoritairement majeurs, la comparaison est moins significative : [1] Note du secteur « Femmes » pour le CDFN des 15 et 16 janvier 2008 [2] Sophie Pochic (2014), Femmes responsables syndicales en Angleterre et identification féministe : neutraliser leur genre pour mieux représenter leur classe ?, Sociologie, 5(4), 369-386. [3] Citée par Xavier Dunezat (2006). Syndicalisme et domination masculine en France : parcours bibliographique féministe. Recherches féministes, 19(1), 69–96. P. 89. [4] Olivier Monso. Les conditions de vie familiale des enseignants. Éducation & formations, DEPP, 2020, pp. 9-26. [5] Olivier Monso. Les conditions de vie familiale des enseignants, art. cit. Selon Maxime Lescurieux, la conjugalité et la parentalité ne diminuent pas les chances de se syndiquer des hommes, à l’exception des pères en situation de monoparentalité. En revanche, les femmes en couple (même sans enfant), et les mères de deux enfants et plus ont significativement moins de chances d’adhérer à un syndicat[1]. Marylène Cahouet (SNES-FSU) remarque qu’en raison du temps libéré par la retraite et parce qu’elles ont acquis une expérience, des femmes prennent des responsabilités syndicales. Malheureusement, au fil des années, cela diminue car le stéréotype social du « care », assigné aux femmes ne concerne pas que les enfants : le rôle de grand-mère les occupe et surtout beaucoup de femmes aident leurs proches lors de la perte d’autonomie. En toile de fond de cette réflexion se situe aussi le rapport des enseignantes à un métier qui était traditionnellement vu comme idéal pour élever leurs enfants. Or, le questionnaire Militens montre qu’elles considèrent moins que les hommes que l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée soit un attrait du métier. [1] Maxime Lescurieux, « La représentation syndicale des femmes », art. cit., p. 97. Lorsqu’on isole le groupe de femmes qui considèrent que la profession enseignante n’est pas un atout pour mener sa vie privée, rien n’indique qu’il s’agirait d’une réaction féministe à un discours stéréotypé. Ce groupe ne manifeste pas des opinions différentes de celles des autres enseignantes, notamment sur les questions politiques et sociétales, ou encore sur la place des femmes dans les syndicats. Elever des enfants a un effet marginal. En revanche, ces femmes expriment plus que la moyenne une souffrance professionnelle. Elles sont ainsi 21 points de plus que l’ensemble des enseignant-es à être tout à fait d’accord avec l’idée que « le temps que prend le travail de préparation » est une difficulté professionnelle (57 %). Elles ajoutent à cette liste des obstacles professionnels « la multiplication des réunions », avec un écart de 15 points par rapport aux hommes, ce qui prouve que ces femmes sont mises en difficulté par l’impératif croissant de participer à la vie des établissements. Elles se caractérisent aussi par une insatisfaction professionnelle et par leur plus grande jeunesse (16 et 9 points d’écart avec les autres femmes), mais ont un peu moins d’enfants à domicile. Bref, elles manifestent surtout une déception par rapport à l’idée que leur travail aurait dû être moins intense et faciliter leur vie privée, une frustration relative. Le questionnaire du secteur femmes interrogeait les délégué-es sur les leviers d’actions qui permettraient un meilleur engagement syndical. Une meilleure organisation des tâches militantes est davantage préconisée par les hommes (40 %, + 8 points), ce qui dénote une forme de pessimisme chez les femmes. En revanche, elles sont deux fois plus à prôner un allègement des tâches domestiques et familiales (28 % contre 12 % des hommes). C’est un des plus importants écarts sexués dans le questionnaire, mais une réponse nettement minoritaire, peut-être parce qu’elle renvoie à des changements sociétaux extérieurs au syndicat. Le syndicat ne peut pas agir directement sur la vie privée, mais doit être conscient de ces réalités pour mieux comprendre les difficultés et modifier éventuellement ses propres pratiques. Pour que les femmes s’investissent en nombre, y compris celles ayant des enfants jeunes et les aidantes familiales, il faut penser une organisation du temps syndical qui essaie de respecter le temps privé : éviter des réunions trop tardives, être plus efficace dans le travail... Un questionnaire du SNUipp en 2021 montre les priorités des responsables départementaux : La prise en compte de la vie privée apparaît cruciale, avec une demande d’horaires adaptés pour les réunions, et secondairement de multiplication des visio, qui réduisent le temps de transport. Cependant, les enquêtes réalisées par Cécile Guillaume et Sophie Pochic sur les parcours de responsables syndicales montrent que quels que soient les outils, la problématique du débordement du temps syndical sur la vie privée subsistera[1]. La sociologue australienne Suzanne Franzway a montré que le syndicalisme exige un niveau d’engagement élevé, auquel s’ajoute une charge de travail émotionnel[2]. Véronique Ponvert (SNES-FSU) propose de distinguer les notions de travail syndical et de temps militant du point de vue de la vie privée : « Le travail syndical est défini par une décharge, il pourrait être borné et prendre en compte les spécificités des femmes. Par contre, le temps militant est volontaire : il empiète sur la vie privée autant pour les hommes que pour les femmes. » La prise en compte des frais pour garde d’enfants ou l’organisation d’une garde des enfants est une des réponses à cette problématique. La prise en charge financière est souvent incomplète mais elle représente un signal vers les jeunes parents, notamment les mères. Elle montre l’attachement de l’OS à leur présence à cette période de leur vie. Au SNUipp, cette pratique tend à s’étendre puisqu’elle concerne désormais un quart des sections. Elle se met en place selon des modalités différentes : sur demande, sur le temps des réunions … On voit monter chez une partie des hommes, collègues comme militants, la volonté de s’occuper plus de leurs enfants. Les pères sont plus attentifs aux horaires des réunions, et plus demandeurs de travail à domicile. Sans considérer que cette tendance de fond soit majoritaire, la FSU peut néanmoins espérer construire des convergences sur cette base. Respecter l’équilibre entre vie privée et vie publique, temps pour soi et temps pour le collectif est donc vital pour un syndicalisme au féminin, mais également du point de vue des hommes, chez lesquels recule la vision sacrificielle du militantisme. Lutter contre les violences sexuelles et sexistes Les violences sexuelles et sexistes sont devenues un enjeu de société important. Dans le sondage IPSOS/FSU de 2022, 92 % des fonctionnaires considèrent qu’il faut lutter contre elles, plaçant cette question en tête des solutions permettant de « progresser dans la voie de l’égalité Femmes / Hommes au sein de la fonction publique ». Une régression logistique permet de dessiner le profil de la femme très favorable à la lutte contre les VSS (détails en annexe) : une femme urbaine, ayant peu d’ancienneté, proche de la FSU (mais pas des autres syndicats), de gauche (surtout EELV) et sensible aux autres thématiques féministes (quotas et aide à la parentalité). Le profil des hommes très favorable à la lutte contre les VSS est ressemblant, avec moins de variables significatives : un homme ayant moins de 10 ans d’ancienneté, proche d’EELV et sensible aux autres thématiques féministes (quotas et aide à la parentalité). Dans le syndicalisme aussi, la question se pose. Les responsables syndicaux ne sont souvent pas à l’aise sur ces questions parce qu’outre les dimensions personnelles, elles révèlent des rapports de pouvoir en son sein, des enjeux liés au travail militant. Le « management » des différentes structures est un impensé. Or, la prévention des VSS agit comme un révélateur des mécanismes institutionnels. La solution adoptée par de plus en plus d’OS (la CGT en premier, le SNES dès 2019, la FSU désormais et en septembre le SNUipp) consiste en la création de cellules de traitement des VSS. Avec pour objectif de « prévenir et stopper les agissements, intervenir dans le cadre statutaire et/ou réglementaire à l’encontre des agresseurs »[3], elles permettent d’offrir un regard distancié, de sortir des rapports hiérarchiques. Surtout, ces cellules mettent en place des protocoles d’intervention qui leur donnent les moyens de prendre en compte la parole de celle (ou beaucoup plus rarement celui) qui signale des faits de VSS. Celle-ci dispose d’un espace qui permet son expression et est accompagnée. Si les faits sont graves, les cellules ne représentent qu’une première étape, déjà très importante, avant de se tourner vers la justice. La cellule de veille du SNUipp-FSU a adopté une formule qui résume l’équilibre délicat à tenir : « Nos engagements : Accorder un "crédit de bonne foi" à la parole de la victime tout en respectant la présomption d'innocence » [1]Cécile Guillaume, Sophie Pochic (2009), « Quand les politiques volontaristes de mixité ne suffisent pas : les leçons du syndicalisme anglais », Cahiers du Genre, n°47, p. 145-168. [2]Suzan Franzway, Sexual Politics and Greedy Institutions. Union Women, Commitments and Conflicts in Public and Private, Annandale, Pluto Press, 2001. [3]Préambule du protocole de la cellule de veille FSU, mars 2022. La parité et les quotas Pour parvenir à l’égalité femmes/hommes, la parité constitue l’outil emblématique, le plus utilisé, le plus efficace… et aussi le plus discuté ! Depuis 1999, avec la loi sur la parité en politique, cet instrument des quotas est entré dans les mœurs et s’est développé, car il donne des résultats immédiats et visibles. Dans le sondage IPSOS/FSU de 2022, la proposition « instaurer des quotas de femmes dans les différentes fonctions » est approuvée par 64 % des sondés (+ 8 points pour les femmes). Toutefois, elle est la méthode la moins populaire parmi les solutions proposées, que seulement 27 % des femmes considèrent prioritaire. En effet, cette discrimination positive qui vise à rattraper une situation d’inégalité de fait suscite la crainte d’une remise en cause de l’idéal d’égalité universelle. L’institution de quotas ne risque-t-elle pas de légitimer l’idée d’une différence fondamentale entre les deux sexes, d’essentialiser les rapports hommes/femmes ? En pratique, les quotas sont davantage vus comme un moyen que comme une fin. La discussion au sein de la FSU s’est longtemps focalisée sur un aspect pratique : comment susciter des vocations chez les femmes ? Sophie Zafari (SNUipp-FSU) raconte qu’aux débuts de la FSU, « on entendait quand même des arguments foudroyants : de toute façon les femmes, elles ne veulent pas prendre la place. Il faut bien que nous, on fasse tourner le syndicat… Avec ton système, ça a l’air de dire qu’il vaut mieux une femme nulle qu’un homme… Parce qu’évidemment ce seront des femmes nulles ! »[1] Zoé Haller a étudié l’argumentaire anti parité : « la mise en place de mesures coercitives s’inscrit en décalage à la fois avec les multiples contraintes que le tarissement des ressources militantes fait peser sur l’organisation, et avec la neutralité supposée de l’espace syndical du point de vue du genre. » La crainte d’une rigidification des instances s’explique aussi par le choix fondateur d’une organisation reposant déjà sur la reconnaissance simultanée des tendances et sections locales. Mais le débat aurait disparu s’il avait seulement opposé un impératif moral à un pragmatisme qui pouvait servir de paravent à une obstruction misogyne. Sa persistance s’explique par les réticences de militantes « qui se sont affranchies des normes de genre et ont gravi les échelons des structures »[2] et qui refusent la division des militants en deux catégories définies selon leur sexe. Une déléguée au congrès de 2018 du SNES l’affirmait : « Les femmes ont toute leur place dans le syndicat, elles peuvent la trouver facilement. Une femme est là parce qu’elle est une militante, pas du fait de la parité. On n’est pas mieux défendu par une femme quand on est une femme. » La discussion au sein de l’Observatoire fait état d’un refus féminin de se retrouver sur des places réservées, car celles-ci « sont dévalorisées, non liées à leur mérite ». De nombreuses militantes ont d’ailleurs mal vécu le phénomène de l’affichage paritaire (quand elles sont promues à la tribune ou dans une liste juste pour mettre en scène la mixité du syndicat). Les féministes qui promeuvent la parité sont conscientes des effets sélectifs des quotas, notamment une féminisation par le haut, attestée en Angleterre et à la CFDT. Des femmes participent aux instances nationales sans avoir suivi le « cursus honorum » de différentes responsabilités enchaînées, et du fait de ces carrières accélérées, elles manquent parfois d’expérience, de soutiens. Cela peut entraîner des effets invisibles, comme un turn-over féminin plus fort. La sociologue Rachel Silvera a montré qu’en conséquence, elles ont souvent un poids politique moindre à la CGT. Véronique Ponvert s’interroge « sur ce manque de légitimité ou de compétences » des femmes lorsqu’elles arrivent rapidement au niveau national : « jamais les hommes n’éprouvent ce sentiment ». La question du renouvellement est prégnante pour l’ensemble de l’organisation, du fait d’un changement des comportements. Les carrières militantes se sont raccourcies, et sont donc « beaucoup plus rapides que par les périodes passées, d’une part, et un peu moins strictement dépendantes des phénomènes de cooptation, d’autre part. (…) Il existe donc objectivement des possibilités plus larges d’accession à des responsabilités pour les femmes. »[3] Anne Koechlin (SNES-FSU) souligne cette opportunité pour la féminisation : « L’appareil syndical est un mélange de bonnes volontés, de rencontres et de cooptations. Et donc effectivement, le rajeunissement et la féminisation peuvent changer des éléments de fonctionnement. » Rachel Schneider (SNUipp-FSU) alerte toutefois sur les risques de cette association : « si l'on n'y prête pas attention, on peut se retrouver à relier systématiquement ces deux critères, et donc à rechercher des « femmes jeunes ». Ce qui peut avoir deux conséquences : d'une part, ne pas forcément chercher à rajeunir du côté des militants hommes, et d'autre part créer une sorte de « barrage » aux femmes plus âgées. En articulant systématiquement (sans y réfléchir) rajeunissement et féminisation, on peut participer à cette forme particulière de sexisme qui consiste à écarter les femmes expérimentées des lieux de décision. » La codirection Les responsabilités en temps partagé sont un des outils phares du répertoire féministe. Toutes les candidatures se font en binôme paritaire chez Solidaires. En Angleterre aussi ont été développées des responsabilités en temps partagé, par exemple au niveau départemental. Toutefois, Sophie Pochic estime qu’il est difficile de se partager des responsabilités politiques et de prendre des décisions efficacement, cela demande une grande coordination entre les responsables. Dès 2008, le secteur femmes s’intéressait à cette modalité, vantée dans la FSU pour ses propriétés anti bureaucratiques, pour répartir le pouvoir. Il constatait alors qu’une direction collégiale ne garantissait pas une meilleure place des femmes : [1] Interview par Laurent Frajerman, 2016. [2] Zoé Haller, « Dire les inégalités… » art. cit., p. 122 et 118. [3] Sylvie Contrepois, « France : un accès encore inégal… », art. cit., p. Depuis, le sens des directions collégiales a muté pour se définir d’abord comme un facilitateur de la féminisation. Il peut permettre de « lisser » la prise de responsabilité. Son usage se répand donc dans les syndicats, par exemple au SNUipp : Or, dans le questionnaire du secteur femmes, on constate que les délégué-es qui promeuvent la co direction comme levier de féminisation expriment un besoin d’accompagnement (17 points de plus que les autres). Sans doute le reflet de difficultés pratiques. Formation & accompagnement, des pistes importantes L’enquête du secteur femmes au congrès de Clermont-Ferrand montre que 45 % des parcours militants ont débuté par une sollicitation directe. Ce qui montre à la fois la persistance des pratiques de cooptation et le besoin d’être pro actif pour stimuler les vocations. Notamment pour les mères de jeunes enfants, qui sont 60 % à avoir été sollicitées pour prendre des responsabilités contre 48 % des femmes sans enfants et 42 % des hommes. Dans ce type de recrutement, le besoin de formation et d’accompagnement des militant-es - qui s’exprime souvent - apparait alors comme une piste concrète pour lever des obstacles à l’engagement féminin. L’habitude se prend, avec un certain succès, d’organiser des stages dédiés, qui peuvent aussi être utiles aux hommes. C’est particulièrement vrai à l’occasion des congrès. Parmi eux, le Centre de Formation Fédéral a organisé un stage en amont du congrès de Metz, pour lever les implicites. Toutefois, parmi les 69 inscrits, seules 45 % étaient des femmes[1]. Laurence Laborde (FSU Gironde) constate également le succès du stage FSU pour la prise de parole des femmes. Une initiative dont elle espère le développement, si possible en la délocalisant dans les départements. L’enquête du secteur femmes a interrogé les délégué-es sur les leviers qui permettraient un meilleur engagement syndical des femmes. Le levier le plus populaire, mais aussi celui à propos duquel les opinions varient le plus en fonction du sexe, est l’« accompagnement à la prise de responsabilité (formation, tutorat…) » [1] D’autres participants s’étant connectés en visioconférence, le chiffre exact peut être légèrement différent. Le besoin d’accompagnement décroit avec l’expérience militante, mais reste conséquent, peut-être du fait de nouvelles responsabilités dans la carrière militante ou pour expérimenter de nouvelles pratiques. Les femmes qui ont été sollicitées pour s’engager sont logiquement plus favorables à un accompagnement à la prise de responsabilité (8 points de plus que les déléguées qui disent ne pas l’avoir été), avec peu de différence sexuée. Cependant, une minorité conséquente ne le souhaitant pas (47 %), cette idée ne peut être qu’un élément parmi d’autres d’un dispositif. L’accompagnement devrait être proposé et facultatif. La demande étant aussi masculine, cela profiterait aux deux sexes. Nommer des responsables femmes/égalité/mixité fait partie du répertoire de lutte pour l’égalité femmes/hommes. Pour que cette nomination soit plus qu’un symbole fort, cette personne doit être dotée d’un poids réel pour pouvoir mettre en œuvre des actions. Ce ne doit pas être une mission de plus, un supplément d’âme. En général, les syndicats qui adoptent cette mesure désignent une femme, mais elles peuvent aussi choisir une équipe mixte, comme au SNEP-FSU. La mixité correspond mieux à l’idéal d’égalité, à condition évidemment que la parole des femmes ne soit pas une fois de plus minorée. Le mot de la fin de deux dirigeantes de la FSU Sigrid Gérardin, co-responsable du secteur femmes et membre du secrétariat de la FSU : « Pour la jeune génération, le combat contre les violences sexistes et sexuelles est presque une évidence mais on sent que la question des écarts de rémunérations est aussi un sujet de préoccupation. Elles sont d’ailleurs soutenues par leurs collègues masculins, ce qui n'était pas le cas pour les générations plus anciennes. De toute évidence, une relève est en train d’apparaître qui composera sûrement la FSU du futur. »[1] [1] « La FSU et l’engagement féministe », dans Nathalie Lapeyre, Jacqueline Laufer, Séverine Lemière, Sophie Pochic, Rachel Silvera (dir.) Le Genre au travail, recherches féministes et luttes de femmes, Paris, Syllepse, 2021, p. 117-124. Interview de Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU de 2010 à 2019, membre du CESE : Q : En tant que femme, comment as-tu vécu ton parcours militant ? Je n’ai pas eu le sentiment qu'il était plus difficile de me faire entendre parce que je suis une femme. Il faut dire que depuis la création de la FSU, et c'était vrai aussi dans mon syndicat le SNUipp, il y a eu cette volonté d'intégrer plus de femmes aux postes à responsabilité, d'aller vers une représentation paritaire. Le fait que je sois issue d'un milieu professionnel féminisé compte certainement aussi et permet de prendre plus facilement sa place dans le syndicat. C'est certainement différent pour les femmes qui travaillent dans des métiers plus masculins. Lorsque j'étais secrétaire générale de la FSU, le fait d'être une femme donnait même une bonne image de la fédération, parce qu'à cette époque, seules la FSU et Solidaires en avaient une à leur tête. J'étais plutôt fière de faire la démonstration que nous pouvions y arriver. Q : La FSU se heurte à un double plafond de verre : les femmes sont sous-représentées dans les instances et interviennent moins. Comment l’expliques-tu ? Nous connaissons bien les mécanismes de sous-représentation des femmes et cela vaut dans le monde syndical comme dans les milieux professionnels d'ailleurs. Par exemple, trop souvent les femmes sous-estiment leur capacité à intervenir, à prendre des responsabilités. Elles n'ont pas non plus généralement le même rapport au pouvoir et ne jugent pas ainsi nécessaire d'intervenir à tout prix dans une réunion si les sujets qu'elles voulaient aborder l'ont déjà été par d'autres... Et puis bien sûr nous nous heurtons toujours au partage des tâches familiales et domestiques qui reposent beaucoup encore sur les femmes. Ces débats doivent se mener dans tous les syndicats nationaux de la fédération car dans le fonctionnement de la FSU, pour exercer des responsabilités fédérales, il faut être désigné-e par son syndicat. La FSU n'a donc pas la main sur tous les leviers pour agir pour plus d'égalité. Néanmoins, nous avons mis en place un certain nombre d'outils fédéraux pour agir pour une meilleure représentation des femmes : Observatoire de la parité, journal spécifique POUR'Elles, stages de formation, écriture féminisée, goodies pour nous rendre visibles dans les mobilisations et particulièrement dans celles du 25 novembre et du 8 mars, conférences de presse et diverses publications, délégations paritaires, etc... Q : Syndicaliste et féministe, comment cela s’articule ? Ce sont des batailles à mener à différents niveaux. Dans nos syndicats et dans la fédération bien sûr, mais aussi dans les mouvements sociaux (lutte contre les violences faites aux femmes, pour l'égalité professionnelle réelle, pour l'égalité filles/garçons...) que ce soient dans des stages intersyndicaux, dans d’autres initiatives et évidemment dans notre monde professionnel. C'est ainsi que pour moi une bataille importante est celle de faire de l'égalité femmes/hommes une réalité dans la Fonction publique. Ce n'est pas un sujet facile, car nous nous heurtons à des réalités professionnelles très diverses, des types de carrières et des représentations genrées des différents métiers qui font qu'il est plus difficile pour une femme d'accéder à des postes à responsabilité, que les écarts de salaires entre les femmes et les hommes perdurent... « L'accord relatif à l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans la fonction publique » que nous avons signé en 2018 est une avancée à mettre au crédit de cette lutte syndicaliste et féministe. Mais c’est à poursuivre, car il y a encore beaucoup de travail pour que soit assurée une égalité réelle !

  • Amplifier, intensifier et démocratiser la mobilisation contre la réforme des retraites

    Par Laurent Frajerman, professeur agrégé d'histoire, spécialiste de l’engagement enseignant, chercheur associé au Cerlis (Université Paris Cité) L’actuel mouvement social contre la réforme des retraites déjoue les pronostics pessimistes sur le syndicalisme et les mobilisations sociales. Trois ans seulement après 2019, une puissante vague déferle sur le pays, dans laquelle aucune force n’est en mesure de contester le leadership syndical. Dans le terrain d’observation qui est le mien, le monde enseignant, le regain de conflictualité s’observait avant, par exemple avec la grève surprise du 13 janvier 2022 qui a causé la mort politique de Jean-Michel Blanquer[1]. Mais si jusque-là la stratégie des organisations syndicales a été opératoire, elles sont confrontées à un défi : comment éviter de rééditer l’échec de 2010 ? Ce mouvement contre une réforme qui retardait déjà de deux ans l’âge de la retraite, reposait essentiellement sur des manifestations nombreuses et très puissantes et était déjà dirigé de facto par les secrétaires généraux de la CGT et de la CFDT. Il connût mi-octobre 2010 une accélération du tempo, des départs de grève qui ne se généralisèrent pas, puis un tunnel de 9 jours jusqu’au temps fort suivant, qui marqua le début du reflux. Ces manifestations, étalées sur six mois, n’ont pas suffi face à un pouvoir déterminé. [1] Alors que Blavier, P., Haute, T. & Penissat, É. affirmaient que « les mobilisations grévistes ont décliné dans la Fonction Publique, et notamment dans l’Éducation nationale, depuis la fin des années 2000 », in « La grève, entre soubresauts et déclin ». Mouvements, 103, 2020, p. 11-21. Une stratégie dictée par des contraintes structurelles Aujourd’hui, l’intersyndicale adopte un répertoire d’action éprouvé, considéré comme le gage d’un large rassemblement. Ce choix s’inscrit dans un contexte bien connu : nombreux déserts syndicaux ; repli du syndicalisme sur les salariés les plus diplômés des grandes entreprises et des professions à statut (fonctionnaires, services publics etc.) ; réduction fréquente du militantisme à des équipes d’élus dont les missions sont consacrées à la représentation institutionnelle des salariés dans les relations du travail ; quasi-disparition de la culture gréviste dans le privé. Depuis plusieurs décennies, seuls les salariés de secteurs vitaux pour l’économie (principalement transports et raffineries) ont réussi des grèves reconductibles, qui tiennent du mirage dans d’autres professions. Ajoutons que la fragmentation syndicale perdure, alors qu’elle semblait devoir reculer avec l’adoption en 2008 d’une loi changeant les règles de représentativité. La CFDT et la CGT, à coup de condamnations réciproques, s’enferment dans des postures opposées et tout aussi stériles. En considération de ce morne paysage, l’actuel conflit montre une résilience du mouvement social. Tout d’abord en affichant une unité syndicale - absente à ce niveau depuis 12 ans - dont la solidité tient au constat que le sort des organisations est lié autant qu’à la politique de dislocation du dialogue social. Après avoir dédaigné les corps intermédiaires, Emmanuel Macron découvre qu’il n’a plus d’interlocuteur solide. Ensuite, en obtenant le soutien de l’opinion publique grâce aux failles de l’argumentaire officiel et à une stratégie pacifique. En témoigne, la fin - provisoire ? - des affrontements graves qui dissuadaient de nombreuses personnes de manifester. Cette attitude est d’autant plus notable que de nombreux commentaires mettent les victoires des gilets jaunes au crédit des violences qui ont émaillé leur mouvement… L’effet recherché dans une stratégie axée sur les manifestations est de compenser l’absence de généralisation de la grève. L’intersyndicale, après avoir hésité, a ainsi choisi de défiler un samedi. Le 11 février 2023 a connu une forte affluence avec 963 000 personnes dans toute la France selon le ministère de l'Intérieur. Le profil des citoyens mobilisés s’est effectivement diversifié, avec un caractère familial remarqué. Mais ce n’était pas le raz de marée espéré : seulement 138 000 manifestants de plus que le samedi 16 octobre 2010. La mobilisation reste toujours plus forte en semaine que le week-end, car les luttes sociales s’enracinent dans un collectif de travail. Enfin, comme en 2010, ce mouvement s’enracine dans la France périphérique, déborde des zones de force syndicales. L’intersyndicale offre à une partie du salariat, et notamment les catégories les plus populaires, un cadre pour exprimer sa colère. Ajoutons que le mouvement des gilets jaunes a pu socialiser à l’action une fraction de cette population. Cette extension se vérifie à d’autres niveaux. Ainsi, habituellement, les grèves réussissent moins dans les établissements scolaires de fin de carrière, ceux dont le public est le plus aisé. C’est l’inverse aujourd’hui, car la réforme n’épargne pas les salariés qui s’apprêtent à prendre leur retraite et voient leurs projets d’avenir contrariés. Pour réussir la séquence du 7 mars : élargir et intensifier Cette stratégie a porté ses fruits dans un premier temps, toutefois le durcissement du discours de l’intersyndicale montre qu’elle a conscience du besoin de réussir l’étape suivante. Comme en France, les grandes manifestations n’ont jamais à elles-seules fait reculer un gouvernement, celui là compte sur le découragement des protestataires et surjoue la sérénité. Tout l’enjeu pour le mouvement syndical est donc de parvenir à bloquer le pays. Un obstacle réside dans l’anticipation de la défaite par beaucoup des salariés mobilisés. La majorité des enseignants ne se voyait pas participer à plus de deux grèves. Si leurs difficultés financières sont indéniables, celles d’autres salariés en grève le sont encore plus. Par fatalisme, les enseignants opèrent un arbitrage défavorable aux actions les plus coûteuses (en argent, mais aussi en temps). 57 % d’entre eux considéraient en 2017 que, « dans le contexte actuel, faire grève ne sert plus à rien » (questionnaire scientifique Militens). Comment accepter des sacrifices élevés si l’on ne croit pas à ses chances de succès ? La grève devient alors un mode d’expression, plus qu’un moyen de peser réellement. Le terme même de « mouvement social » indique l’importance de la dynamique de la lutte, le fait qu’elle repose sur la mise en branle des salariés. Seul un rythme soutenu et croissant peut briser la résignation et obtenir cette alchimie qui décide des millions de salariés de faire tout leur possible, de se lancer dans des actions inimaginables auparavant. Il s’agit de résoudre un paradoxe redoutable : comment mettre le pays à l’arrêt quand la grève générale semble exclue dans les faits ? Demander à un salarié de passer de 1 h à une journée de grève est crédible. Généraliser et diversifier les actions, élargir le nombre de salariés en lutte, sont des objectifs réalistes. Il est ainsi envisageable de mobiliser plus fortement les 26 % de professeurs dont la conflictualité est occasionnelle, qui recoupent partiellement ceux dont l’image de la grève est mitigée[2]. Le mouvement est confronté à une exigence d’inventivité. En 2018, le système mis au point par les syndicats de cheminots (un rythme de deux jours de grèves suivis de trois jours normaux) avait dérouté la direction de la SNCF, mais son application trop rigide lui avait permis de s’adapter in fine. Aujourd’hui, avec la multiplication des caisses de grève, l’idée chemine d’assumer la grève par procuration en compensant les efforts des salariés placés à des postes stratégiques. Quel rythme adopter ? Quel usage des outils numériques ? Le mouvement social a besoin de trancher démocratiquement les questions en débat. On comprend que l’état-major intersyndical se méfie des groupes militants radicaux, qui voient dans les réunions ouvertes autant d’occasions de bénéficier d’un auditoire, mais il ne peut tout centraliser, au risque de priver le mouvement de sa sève. A mon sens, la plus grande faille se situe à ce niveau : la faiblesse de la participation à beaucoup d’assemblées générales, que ne compensent pas les boucles Whatsapp. On ne s’engage pas dans l’action collective d’une manière individuelle, à distance, en déléguant les décisions. Ce phénomène montre aussi que la bataille n’est pas pleinement engagée, même pour les salariés mobilisés, qui ont besoin de se l’approprier davantage. Syndiqués peu militants et non syndiqués pourraient alors se joindre plus massivement aux syndicalistes dans leurs actions de sensibilisation (distributions de tract, collages d’affiches, visites dans les entreprises) essentielles pour amplifier la mobilisation. *** Quelle que soit l’issue de ce conflit, l’enjeu pour les syndicats sera de convertir sa force ponctuelle en renforcement durable de leur position. On peut supposer que le rapport de force sera plus en faveur des syndicats, leur conférant plus de chance d’obtenir des arbitrages favorables, de mettre certaines de leurs préoccupations à l’agenda. Ils y parviendront d’autant mieux qu’ils sauront préserver l’actuelle unité d’action. Certes, la logique de bloc correspond à des positionnements profondément différents, mais en confortant une fracture regrettée par les salariés, elle a un effet dissuasif. [2] Indices synthétiques dont la cohérence a été vérifiée avec le test Alpha de Cronbach, enquête Militens. Premier indice construit avec la participation à plusieurs grèves et manifestations, second issu des questions suivantes : La grève permet de faire entendre ses revendications ? Faire grève, c’est pénaliser les élèves ? La grève a un coût financier trop élevé pour ses participants ? La grève permet de créer un rapport de force ? La grève permet de faire entendre ses revendications ?

  • Primaire Populaire, accusations de racisme contre les enseignants & liberté pédagogique

    Une organisation nouvelle est apparue dans le champ politico-médiatique. Au nom d’un objectif louable (obtenir l’union de la gauche aux prochaines échéances électorales), ses organisateurs ont développé un programme détaillé qu’ils prescrivent à la gauche. Or plusieurs aspects sont inquiétants pour les enseignants et nécessitent une clarification de la part de la Primaire Populaire. Une collaboration étrange Mes interrogations sur la Primaire Populaire remontent à novembre 2021, lorsque je découvre avec étonnement qu’elle invite Fatima Ouassak à un événement qu’elle organise. Les positions de cette proche de Sandrine Rousseau commençaient à être connues. Notamment via un article de Marianne. Je me fends alors d’un tweet à un autre invité de la Primaire Populaire : Cette réponse du Community Manager qui assume parfaitement la rhétorique de Fatima Ouassak avait le mérite de la clarté. Je l’ai repostée un mois plus tard, dans un thread qui interpellait la Primaire Populaire, sans réponse de sa part. J’en déduis que la présence d’une adepte du #profbashing n’est pas le fruit du hasard. Des soutiens de la Primaire Populaire qui pratiquent le #profbashing en accusant les enseignants de racisme Dans le thread déjà évoqué, je reproduisais l’essentiel du manifeste fondateur du Front de Mères, le « syndicat » de parents d’élèves créé par Fatima Ouassak. L’objectif est clairement d’opposer les parents des quartiers populaires aux enseignants. Ce discours profite de la crise de l’école, qui remplit mal sa mission. Accuser les enseignants offre un dérivatif à l’inquiétude des familles. Ce phénomène est répandu, et instrumentalisé par de nombreux démagogues : Jean-Michel Blanquer, des éditorialistes médiatiques, des journaux de droite. Il s’agit ici d’un nouveau type de #profbashing, d’autant plus dangereux qu’il offre une grille de lecture biaisée aux familles des quartiers populaires. Accoutumées au racisme, elles peuvent y croire et s’opposer aux enseignants, au lieu de collaborer avec eux pour la réussite de leurs enfants. Il y a 20 ans déjà, le sociologue Stéphane Bonnéry évoquait le malentendu par lequel des élèves expliquaient leur échec scolaire par le racisme de leurs enseignants : "moins l'école donne de clés pour comprendre, plus les élèves cherchent les explications en dehors. Et le racisme ou la relégation existent dans la société." Si le texte essaie au début de nuancer en évoquant « certains » enseignants, il généralise très vite (« les enseignants », « l’école »). Il ne s’agit donc pas de dénoncer quelques moutons noirs, mais bien de stigmatiser l’ensemble d’une profession. J’ai eu l’occasion par ailleurs de montrer qu’au contraire, les professeurs résistent au virus de la haine raciste, que l’extrême droite recueille parmi eux des scores ridicules (moins de 3 %). Outre la confusion entre des origines ethniques et une religion (ce qui est curieux, au vu de la variété des religions présentes en France), on retrouve dans ce manifeste la critique islamiste de la laïcité. Celle-ci ne serait pas une protection pour les minorités religieuses, mais un outil discriminatoire. J’ai bien conscience des effet délétères provoqués par l’instrumentalisation réactionnaire de la laïcité. Toutes les idéologies (religions comprises) sont susceptibles d’être dénaturées par des extrémistes. Mais je trouve intéressant de retrouver la proposition fondamentale de l’Eglise catholique lors de la mise en place des lois laïques : une école sans Dieu est forcément une école contre Dieu. La force de ce manifeste est de partir de réalités objectives pour leur donner des explications mythiques. Il évoque ainsi des difficultés relationnelles avec les enseignants, qui ne sont pas propres aux parents dont l’origine étrangère est visible. Les sciences de l’éducation ont largement traité la question. De même, des méthodes statistiques prouvent que l’échec scolaire important vécu par les enfants d’origine immigrée s’explique par leur position sociale, et non par leurs origines. La régression logistique permet d'isoler l'effet pur d'une variable. Ce fait a été démontré depuis longtemps et confirmé par les derniers travaux du CNESCO[1] : Une critique mal ajustée du racisme contribue ainsi à l’ethnicisation des rapports sociaux. [1] Yaël Brinbaum, Géraldine Farges et Elise Tenret, « Les trajectoires scolaires des élèves issus de l’immigration selon le genre et l’origine : quelles évolutions ? » CNESCO, 2016. Un programme à méditer J’ai voulu vérifier le positionnement de la Primaire Populaire sur les questions scolaires. Après tout, le « Front de Mères » est une organisation amie, mais indépendante. Le site de la Primaire Populaire met l’accent sur quelques propositions consensuelles (le « Socle Commun »). Mais il renvoie aussi à des textes très détaillés élaborés sous son égide : Parmi ceux-ci, une brochure rédigée par l’équipe de la Primaire Populaire a attiré mon attention : Parmi les 39 responsables de cette brochure, on trouve les dirigeants de la Primaire Populaire, et d’autres personnes. Telle Nejwa Mimouni, présentée comme militante de Lallab, une association controversée de défense des droits des femmes musulmanes. Elle est connue pour une lettre à ses enfants métis, dont voici un extrait significatif : Cependant, les parcours militants sont une chose, le fruit de la réflexion collective en est une autre. Conscient du risque d’amalgame, j’ai lu le programme détaillé de la Primaire Populaire sur les aspects éducatifs. Heureusement, les outrances de Fatima Ouassak n’y ont pas leur place. Mais le choix des priorités, les propositions mises en avant me laissent dubitatif. La liberté pédagogique menacée La brochure évoque l’éducation dans son thème 13, avec un objectif : donner aux enseignants "les moyens nécessaires pour leurs missions et pour un apprentissage non discriminant et critique". Tout le monde à gauche approuve le combat contre les discriminations, évidemment. Mais jusque-là, ce qui était mis en exergue, en priorité absolue, c’était la lutte contre l’échec scolaire. Déplacer la focale vers la discrimination, n’est-ce pas sous-entendre que le problème principal vient de comportements racistes au sein du système scolaire ? Je suis curieux de découvrir à quoi ressemble en France cet « apprentissage discriminant » dont il faudrait se départir. A nouveau ce déplacement de la question sociale à la question raciale. Sur les quatre points du programme, les deux premiers témoignent d’une ignorance de ce qui est réellement enseigné. On y est habitué de la part de médias prompts à regretter la disparition du roman national. Hélas, une partie de la gauche s’adonne aussi à cette dénonciation. Cette fois, c’est l’esprit critique et surtout la colonisation qui serait occultée. Les programmes d’Histoire l’intègrent depuis les années 1970, mais passons... Cela dit, je sous-estime peut-être la novation induite par l’usage de la formule « récits anticoloniaux ». Car comme professeur d’Histoire, j’essaie de transmettre des connaissances scientifiques d’une manière adaptée à mon public, je me garde de la propagande, de ma propre subjectivité et des récits édifiants. Le plus original dans ce programme est incontestablement l’idée d’une formation des enseignants obligatoire et continue (ce qui signifie sans doute qu’elle sera répétée régulièrement). Aucun ministre de l’Education n’a osé aller aussi loin contre la liberté pédagogique ! Najat Vallaud-Belkacem a certes imposé des stages de propagande en faveur de sa réforme des collèges, mais sans les renouveler. Il est ici question de formations obligatoires, destinées à valoriser certaines pédagogies, dites alternatives. Si ma connaissance du champ me permet d’émettre quelques suppositions, je suis néanmoins curieux d’en savoir plus sur les bonnes pratiques pédagogiques prônées par la Primaire Populaire. Le programme n'évoque pas les reculs du système scolaire français dans toutes les comparaisons internationales. En revanche, il précise que l’objectif est de former les enseignants à la lutte contre les discriminations, encore une fois. Etant donné le contexte, j'ai tendance à y voir un formatage. Pourtant, j'approuve toutes les initiatives qui visent à améliorer le rapport de tous les élèves au système scolaire. Mais là, je m'interroge sur les implicites de cette priorité. Rappelons que la discrimination est formellement interdite en France, comme de nombreuses lois le stipulent. Si elle subsiste et si elle est vraiment le problème numéro 1 de l'école, n’en attribue-t-on pas la faute aux personnels ? Je ne vais pas extrapoler, mais mon sentiment est que, de hussards de la République, d’étendards de la gauche morale et humaniste, voilà les enseignants rétrogradés au statut de racistes à l’insu de leur plein gré. J’espère me tromper… Bien sûr, inviter une polémiste racialiste à une initiative ne signifie pas pour autant approbation de toutes ses positions. Pour autant, il existe bien une mouvance qui porte des thématiques décoloniales (ou indigénistes si on préfère). Mouvance divisée, notamment au plan politique [1], mais qui sait aussi se rassembler. Par exemple en soutien au local du Front de Mères, l’association de Fatima Ouassak. On trouve parmi les pétitionnaires Samuel Grzybowski, leader de la Primaire populaire (mais pas Mathilde Imer, co-fondatrice) et aussi Anna Agueb-Porterie, candidate à celle-ci (mais pas Christiane Taubira). Attac s’est fendu d’un tweet qui illustre bien l’argumentaire : si une association se proclame antiraciste et qu’elle est critiquée par un média d’extrême droite (Valeurs Actuelles est cité par la pétition, qui catalogue ainsi le Figaro et Marianne !), elle doit être défendue, quoi qu’elle dise. La logique de bloc autorise toutes les dérives. [1] Ces militants soutiennent autant Yannick Jadot, Christiane Taubira, Jean-Luc Mélenchon que Philippe Poutou. La lecture du site de la Primaire Populaire avait donc renforcé mes craintes. Celles-ci sont malheureusement confirmées par la parution samedi 22 janvier d'une pétition dans Libération. Remarquons que parmi les 40 signataires, c'est la Primaire Populaire et non le journal qui met en avant Fatima Ouassak. Il est grand temps pour la Primaire Populaire de corriger le tir et de lever toutes les ambiguïtés (par ex en indiquant quel est le statut des textes qu’elle produit en abondance). Sa principale candidate, Christiane Taubira, s’honorerait à intervenir en ce sens.

  • Vote et positionnement politique des fonctionnaires : un glissement à droite inéluctable ?

    Laurent Frajerman, Observatoire FSU et Cerlis université de Paris Les fonctionnaires ne votent plus automatiquement à gauche, et ce depuis quelques années[1]. Pourtant dans toute l’Europe, les recherches sociologiques ont montré l’existence d’un « ethos de service public », c.a.d. d’une culture professionnelle et politique qui s’appuie sur un ensemble cohérent de valeurs donnant « sens à leur mission : neutralité, égalité, défense de l’intérêt général », principes éthiques conjugués au « désir d’avoir un travail socialement utile ». En conséquence, les agents du service public accordent une plus grande importance « à ce qui est bénéfique aux autres et à la société, aux principes de responsabilité et d’intégrité et considèrent moins souvent l’argent et les hautes rémunérations comme les finalités ultimes de la vie professionnelle » [2]. Jusque-là, cette culture spécifique trouvait son débouché politique à gauche, dans ses différentes composantes. Ce n’est plus le cas : Un sondage IFOP pour le site Acteurs publics donne un total des candidats de gauche à 31,5 % contre 24,5 % à Emmanuel Macron, 11,5 % à la droite et 32,5 % à l’extrême droite ! Non seulement, la gauche est largement minoritaire, mais la comparaison avec 2017 montre qu’elle continue de régresser, au profit notamment de l’extrême droite (sondage Ipsos/Cevipof )[3] : Que penser de ces résultats ? On sait qu’un sondage isolé peut être biaisé, du fait de problèmes d’échantillon notamment[4]. Comparer avec d’autres enquêtes est donc indispensable. Justement, j’ai coordonné pour la FSU un sondage IPSOS adressé à 1 500 fonctionnaires, qui les interrogeait sur leurs préférences politiques. Un problème méthodologique : l’IFOP a-t-il procédé à une addition de sondages ? Bruno Botella affirme dans Acteurs publics que l’enquête aurait été « effectuée juste avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie ». Ce n’est pas ce que dit la notice d’IFOP qui évoque un délai de 5 semaines pour recueillir les réponses, délai inhabituellement long. De fait, l’évolution des intentions de vote durant cet intervalle pose un problème d’interprétation : Fabien Roussel est certainement sous- évalué (il double son score dans cette période), contrairement à Yannick Jadot et surtout Anne Hidalgo (qui ont régressé). Les dynamiques de campagne et les débats politiques sont masqués par cette méthode. Je n’y vois qu’une explication, que j’ai soumise au commanditaire du sondage : l’échantillon très confortable de 1 920 personnes aurait été réuni en additionnant les fonctionnaires qui se trouvaient dans divers sondages (la notice évoque un extrait d’un échantillon de 17 043 personnes, on peut penser qu’il s’agit plutôt de 17 échantillons de 1000 personnes.) Est-ce pour cette raison que le vote enseignant n’est pas précisé ? Ce n’est pas un détail, car ils se distinguent des autres fonctionnaires. La spécificité enseignante En effet différentes enquêtes ont montré depuis longtemps que le principal clivage politique se situe entre enseignants et autres fonctionnaires. Les enseignants sont plus politisés (ils sont plus nombreux à déclarer une préférence partisane) et nettement plus à gauche que les autres fonctionnaires. Les enseignants sont particulièrement réfractaires à l’extrême droite. En 2007, 3 % d’entre eux indiquent qu’ils auraient pu voter pour Jean-Marie Le Pen[5]. Dix ans plus tard, Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan récoltent le même score[6]. Comme on ne voit pas les intentions de vote des enseignants dans le sondage Ifop, on ne distingue pas de grande différence entre les versants de la fonction publique, mis à part un meilleur score promis à Emmanuel Macron dans la Fonction Publique Hospitalière (plus 5 points par rapport à la Fonction Publique d’Etat). Des catégories statutaires, des cultures politiques Un second clivage, social, existe néanmoins, montrant l’hétérogénéité de la fonction publique. Les catégories C se reconnaissent plus dans l’extrême droite, et surtout dans aucune force politique. Dans la Fonction Publique, les emplois les moins qualifiés disposaient d’un avantage salarial et horaire par rapport au privé. Pour les milieux populaires, l’accès à un poste de fonctionnaire constituait une voie d’ascension sociale. Les catégories C trouvaient dans le syndicalisme et un vote orienté à gauche une protection pour ces acquis, d’autant que c’est un ministre communiste, Anicet Le Pors, qui avait amélioré le statut des fonctionnaires territoriaux, nombreux dans cette catégorie. Or cela tend à disparaître depuis le gel du point d’indice. Seule subsiste la sécurité de l’emploi, et des conditions de travail moins impactées par un management agressif. Les catégories les plus élevées dans l’échelle sociale votent plus à gauche, signe d’une adhésion plus forte à l’ethos de service public. Ainsi, plus de cadres déclarent que l’intérêt général les guide au quotidien (10 points de plus que les catégories C). On sait par ailleurs qu’ils sont plus souvent issus de familles de fonctionnaires, perpétuant ainsi une culture politique de centre gauche. Une extrême droite forte, mais friable Par rapport à 2017, l’extrême droite progresse et s’installe à un niveau inquiétant. Mais ce n’est que faiblement un vote d’adhésion idéologique. Seulement 11 % des fonctionnaires affichent leur proximité avec le Rassemblement National ou Debout La France (Reconquête n’existait pas au moment de la passation du questionnaire Ipsos). La fonction publique reste une terre de conquête pour l’extrême droite, et ce décalage laisse penser que celle-ci peut refluer. La dédiabolisation de Marine Le Pen, combinée à l’illusion d’un aspect social permettent d’attirer un électorat populaire, comme le montre le soutien plus grand de la catégorie C. Dans un sens, Marine Le Pen continue de profiter de la ligne Philippot et les syndicats ont tout intérêt à faire connaitre son vrai programme, et notamment l’abandon de la retraite à 60 ans. Mais cela ne suffira pas, puisque le racisme décomplexé d’Eric Zemmour semble également attirer des fonctionnaires. Quel est le profil plus précis du fonctionnaire proche de l’extrême droite ? La méthode statistique de la régression logistique (ou odds ratio) permet de prédire la probabilité de ce choix « toutes choses égales par ailleurs », donc de voir l’effet pur d’une donnée. Les interactions entre variables sont éliminées avec cette approche. Le profil type du fonctionnaire proche de l’extrême droite est un homme de catégorie C. Eventuellement proche de FO. Les catégories C sont moins éloignées de la sphère de l’entreprise, ainsi 36 % seulement considèrent qu’il est secondaire que le service public fasse « évoluer ses métiers pour mieux prendre en compte les besoins des entreprises privées », contre 47 % des catégories supérieures et 53 % des enseignants. Justement, elles sont celles qui se reconnaissent le moins dans le syndicalisme, cette corrélation en fait un rempart à consolider : Toutefois, un syndicalisme qui se fixerait cet objectif se heurterait à un obstacle : les fonctionnaires de catégorie C promeuvent une vision dépolitisée, destiné surtout à protéger les agents en difficulté (29 %, 5 points de plus que leur hiérarchie, les catégories A non enseignants) et à les informer, au détriment de sa capacité à proposer des solutions (- 13 points). Globalement, 71 % des fonctionnaires soutiennent cette vision d’un syndicalisme de proximité et de protection, peu apte à transmettre des valeurs plus globales, humanistes. L’absence de positionnement politique, un défi démocratique La comparaison entre le positionnement politique des français et des fonctionnaires montre une forme de banalisation de leur comportement, à deux exceptions près. * La faiblesse du centre illustre le rejet du bilan du quinquennat par les fonctionnaires, victimes du gel du point d’indice, d’un projet de réforme des retraites nocif pour eux et de la destruction du paritarisme : plus de trois fonctionnaires sur quatre considèrent qu’il est problématique que les représentants élus du personnel n’aient plus autant d’informations sur l’évolution de leur carrière (Ipsos/FSU). Toutefois, cette analyse est contredite par le sondage IFOP, qui donne quand même 24,5 % d’intentions de vote à Emmanuel Macron. Selon moi, ce vote est aussi fragile que celui pour l’extrême droite, mais il est émis cette fois par les catégories les plus diplômées et les mieux payées, que le déclin du centre-gauche laissent orphelines. * Les fonctionnaires sont encore plus nombreux que les français à refuser de signaler une proximité partisane. : 56 % des catégories C, et encore 33 % des catégories A. Ce phénomène de rejet des catégories politiques, qui a globalement pris de l’ampleur ces dernières années, explique en bonne partie le recul de la gauche parmi les « gens du public »[7]. J’ai donc procédé à une seconde régression logistique pour analyser la probabilité d’être sans proximité politique « toutes choses égales par ailleurs ». Notons que les sondages d’intention de vote, comme celui d’Ifop, éliminent l’abstention, qui ne se répartit pourtant pas de manière uniforme selon le profil des citoyens. Le profil type du fonctionnaire sans attache politique est une jeune femme de catégorie C éloignée des syndicats Ce résultat est conforme aux acquis de la science politique, qui depuis Pierre Bourdieu montre que l’âge, le sexe et le niveau de diplôme influent sur le sentiment de compétence politique, et donc sur la participation. Il confirme également que l’activité syndicale peut jouer sur la politisation, à condition de porter un contenu au minimum civique. Conclusion : comment repolitiser les fonctionnaires dans un sens progressiste ? Ces deux sondages laissent donc le mystère entier : pourquoi une telle évolution, alors que « traditionnellement, les suffrages des salariés du public se portent davantage vers les partis qui défendent le maintien de l’État social et (…) l’accès aux biens publics »[8] ? D’une part, parce que les fonctionnaires ne sont pas isolés du corps social, et participent à ses évolutions globales, y compris pour la focalisation sur la xénophobie. D’autre part, la crise de la gauche se manifeste si fortement dans son ancien bastion parce qu’elle a déçu et est apparue incapable de défendre le service public. Cela a ouvert la voie à une dépolitisation, qui se manifeste de plusieurs façons : les hommes de catégorie C se tournent plus vers l’extrême droite, les femmes de catégorie C sortent du champ politique et les cadres fluctuent dans leur vote, au bénéfice du centre quand le contexte lui est favorable. Ces offres politiques sont pourtant incompatibles avec l’ethos de service public, mais elles labourent un champ laissé en jachère. ​Laurent Frajerman ​​Chercheur (CERLIS Université de Paris, Observatoire de la vie fédérale FSU) Professeur agrégé d'Histoire au Lycée Lamartine [1] Luc Rouban, « Le vote des fonctionnaires en 2012 ou la crise de l'appareil d'état », Revue française d'administration publique 2013, n° 146, p. 465-479. [2] Cédric Hugrée, Étienne Penissat, Alexis Spire, « Les différences entre salariés du public et du privé après le tournant managérial des États en Europe », Revue française de sociologie, 2015, vol. 56, p. 47-73. p. 58 [3] Luc Rouban, L’enquête électorale française, Cevipof/Ipsos, note 28, janvier 2017, tableaux 3 et 4, échantillon inconnu. [4]https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/11/04/dans-la-fabrique-opaque-des-sondages_6100879_823448.html [5]Questionnaire Engens, Ceraps, direction Frédéric Sawicki, échantillon représentatif fourni par le rectorat de Lille. [6] Questionnaire Militens, Ceraps / FSU, direction Laurent Frajerman, échantillon représentatif fourni par la DEPP, ministère de l’éducation nationale. https://www.laurent-frajerman.fr/militens [7] Singly (François de), Thélot (Claude), 1988, Gens du privé, gens du public : la grande différence. Paris, Dunod. [8] Cédric Hugrée, Étienne Penissat, Alexis Spire, « Les différences entre salariés du public et du privé », art. cit., p. 61.

  • Mon analyse des élections professionnelles enseignantes en 4 interviews

    Les élections des représentants du personnel enseignant viennent de s'achever. Cet évènement permet tous les quatre ans d'en savoir plus sur l'état de santé du syndicalisme de la fonction publique et sur la configuration du champ militant. J'ai eu l'occasion de donner des clés d'interprétation avant et après le scrutin. Voici les interviews en question, dans l'ordre chronologique, et avec quelques redites ! Le Monde du 22 novembre 2022 : Laurent Frajerman, sociologue et historien : «Les enseignants ont besoin que leurs représentants soient écoutés», Interview de Violaine Morin Laurent Frajerman est professeur agrégé d’histoire au lycée Lamartine, à Paris, sociologue, chercheur associé au Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) et à l’observatoire de la Fédération syndicale unitaire (FSU). Il explique les enjeux des élections professionnelles à venir pour les enseignants, dans un contexte de forte attente de revalorisation salariale. Les élections professionnelles pour les agents de l’éducation nationale se dérouleront du 1erau 8 décembre. Quels sont les enjeux de ce scrutin ? L’enjeu premier est le poids et l’influence des organisations syndicales, dans un moment où se négocient beaucoup de choses cruciales pour les enseignants. D’abord les retraites, dont le projet retoqué à l’issue de la crise sanitaire était particulièrement défavorable aux enseignants. Ensuite, la revalorisation salariale, effective dans la fonction publique hospitalière, mais toujours en attente dans l’éducation, malgré un consensus sur sa nécessité. Les enseignants ont besoin que leurs représentants soient écoutés, c’est pourquoi la question de la participation aux élections professionnelles est centrale. Depuis la mise en place du vote électronique, en2011, la participation des professeurs aux élections syndicales a reculé et se stabilise autour de 50%. Cela a fait reculer le poids des élus enseignants dans la fonction publique. Cette baisse se répercute ensuite dans les arbitrages. On voit, par exemple, que les primes des autres fonctionnaires ont bien plus augmenté que celles des enseignants. Le taux de prime est en moyenne de 10% chez les professeurs, pour 40% en moyenne chez les autres fonctionnaires d’Etat. L’enjeu est donc à la fois d’être bien représenté parmi les fonctionnaires, mais aussi au sein du ministère. Les syndicats n’auront pas le même poids à 80% de participation qu’à 50%. En revanche, si on parle d’influence, c’est-à-dire de la possibilité de mettre à l’agenda ses préoccupations, les élections professionnelles ne sont qu’un élément parmi d’autres, comme la présence d’enseignants dans les sphères de pouvoir, ou la capacité des enseignants à se mobiliser. La FSU sort majoritaire de ces scrutins depuis de nombreuses années. Y a-t-il un suspense sur l’issue de celui qui vient ? Chez les enseignants, il y a effectivement un syndicat majoritaire, dont on va se demander s’il progresse, stagne ou recule. Aux dernières élections de 2018, le score de la FSU était stable, mais il avait reculé en 2014, parce que le SNES-FSU avait négocié une adaptation des services des professeurs, leur temps de travail, et que le SNUipp-FSU n’avait pas critiqué intégralement la réforme des rythmes scolaires. Deux blocs se distinguent dans le paysage syndical enseignant: il y a un pôle modéré, qui comprend le SGEN-CFDT et l’UNSA; et un pôle plus combatif, qui comprends les syndicats FSU, FO, SUD et CGT. Le pôle combatif est numériquement plus important, mais l’évolution de ces équilibres sera intéressante. Quel est le rôle des syndicats dans l’institution scolaire ? Est-il juste d’affirmer que leur pouvoir s’affaiblit ? Traditionnellement, les organisations syndicales sont un partenaire de l’éducation nationale à tous les niveaux, le plus important étant sans doute les commissions paritaires qui veillent sur les mutations d’enseignants. C’est une place que les syndicats ont conquise à un moment où ils étaient en position de force –dans les années 1920, pour ce qui concerne les instituteurs. Depuis la loi de transformation de la fonction publique, en 2019, une partie du pouvoir de ces commissions paritaires a été supprimé. Les syndicats sont encore là pour décider des grandes orientations, qu’on appelle les «lignes de gestion», mais il n’y a plus de cas par cas. Sur le terrain, ces lignes de gestion ne sont parfois pas respectées –notamment pour ce qui est du respect du barème de points nécessaires à tel ou tel mouvement–mais les recours arrivent tard et les syndicats choisissent, parfois, de ne pas casser les décisions, pour éviter de déplacer de nouveau un enseignant. L’opacité grandissante du système a donc clairement fait reculer le pouvoir syndical, qui s’est longtemps nourri, dans les discussions à l’échelle locale, des «longueurs d’avance» qu’il pouvait obtenir grâce à des informations transmises par les centrales. Dans les archives, vous retrouvez des courriers d’inspecteurs d’académie qui se plaignent que le responsable syndical du coin ait obtenu telle ou telle information avant lui... Dans une négociation, cela donne du poids ! Pour autant, l’administration semble avoir besoin d’eux...L’administration a le choix. Soit elle décide de se passer de l’expertise des élus enseignants, soit elle continue à s’appuyer sur eux. Dans le premier cas, elle prend le risque de générer du mécontentement dans un contexte de crise du recrutement. Pour le dire autrement, soit le ministère refuse de travailler avec le syndicalisme –c’était la ligne du prédécesseur de Pap Ndiaye, Jean-Michel Blanquer–soit ils sont plus réalistes et entrent dans une collaboration –nécessairement conflictuelle, mais qui reste une collaboration. Il faut bien se rappeler que cette configuration est gagnante pour les deux parties : le pouvoir des syndicats a toujours été officieux, lié à leur capacité à trouver des solutions efficaces. L’administration y gagne en humanisation de sa gestion de ressources humaines, et les syndicats y gagnent en crédit auprès des personnels de l’éducation nationale. Mais à présent que les syndicats ont perdu leur poids «direct» dans les carrières des individus, cet équilibre n’est-il pas menacé ? Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de décrochage de la syndicalisation. D’une élection professionnelle à l’autre, on constate de petites variations, mais on ne peut pas dire que les syndicats enseignants s’effondrent. Et je ne pense pas que ce sera le cas prochainement car, en réalité, les gens ne se syndiquent pas uniquement pour des motifs personnels. Dans nos enquêtes, on constate que 10% des syndiqués avancent des raisons utilitaires : «Je me syndique parce que je veux qu’on m’aide sur mon cas.» Les autres se syndiquent pour tout un ensemble de raisons. En Angleterre, le gouvernement Thatcher a bien tenté de casser dans les années 1980 le pouvoir des syndicats enseignants, et ça n’empêche pas les professeurs britanniques d’être syndiqués à près de 90% ! Penser que le syndicalisme est fort uniquement parce qu’il rend des services me semble réducteur. C’est rarement le seul facteur. On a beaucoup évoqué, à la rentrée de septembre, la notion de «répression syndicale», notamment autour du cas d’un élu de SUD-éducation enseignant à Nanterre, qui conteste sa mutation «dans l’intérêt du service». Sentez-vous une volonté de museler le syndicalisme enseignant ? Si les cas individuels génèrent une émotion si vive, c’est parce qu’on sort d’un quinquennat autoritaire, où les enseignants pouvaient être convoqués, sans forcément que cela soit suivi de sanctions d’ailleurs, parce qu’ils avaient fait ou dit telle ou telle chose. L’utilisation du déplacement d’office évite à la hiérarchie de justifier ce type de sanction, ce qui nourrit la suspicion. Pour autant, on ne peut pas dire que le militantisme syndical soit victime de répression. Il y a quelques exemples, peut-être un peu plus nombreux qu’auparavant, mais il y en a toujours eu. Dans certains cas, il me semble qu’il existe très clairement une volonté de canaliser l’activité syndicale plutôt que de l’interdire : il s’agit de faire passer le message que certaines pratiques ne sont plus tolérées. ***** Café pédagogique, 1 décembre 2022, "Laurent Frajerman : Voter reste utile aux enseignants", Interview de François Jarraud Que se passe-t-il dans les élections professionnelles quand on change les règles du jeu ? Chercheur associé au Cerlis, Laurent Frajerman a travaillé sur les précédentes élections professionnelles de l’éducation nationale. Alors que s’ouvrent de nouvelles élections le 1er décembre, marquées par un changement important des règles électorales dans le second degré, il revient sur les effets de ces modifications et sur les enjeux d’une élection professionnelle alors que le gouvernement a réduit la place des syndicats dans les commissions paritaires. Les élections professionnelles de cette année utilisent un nouveau mode électoral. On vote par degré et non plus par corps. Quel impact cela peut-il avoir sur l’avenir des syndicats, notamment des petits ? Historiquement, le syndicalisme enseignant s’est constitué à partir des corps. Au milieu du 20ème siècle, on a favorisé un échelon plus large, par degré d’enseignement : par exemple, le Snes Fsu représente tous les personnels du 2d degré (hors enseignement professionnel) qu’ils soient agrégés, CPE ou surveillants. Mais les instances paritaires fonctionnaient toujours dans une logique de corps. Un syndicalisme minoritaire (Sgen-Cfdt, puis Syndicat des Enseignants Unsa) revendiquait non seulement de dépasser ce niveau, mais de créer un corps unique d’enseignant de la maternelle au lycée. Le mode de scrutin par degré représente une nouveauté pour les enseignants du 2d degré (pas pour ceux du 1er degré, pour lesquels, c’était le cas depuis longtemps). Ce changement rend invisibles les syndicats représentant des corps enseignants périphériques (psyEN, professeurs de lycée professionnel, etc). On ne saura plus combien ils apportent de voix à leur fédération, dont dépend leur survie. Ce phénomène aura inévitablement un impact, mais il ne sera pas perçu tout de suite par les enseignants. On peut supposer qu’il conduise à une recomposition syndicale de basse intensité. La logique institutionnelle pousse en ce sens. Les décisions se prennent de plus en plus au niveau du rectorat et du ministère. Or, il y a toujours eu une homologie entre la structure syndicale et celle de l’administration. En face de l’interlocuteur administratif, il faut un interlocuteur syndical. Quels effets cela peut avoir pour les petits syndicats ? Certains syndicats subsistent parce qu’ils incarnent une spécificité professionnelle. De l’extérieur, on peut estimer qu’il y a plus de différence entre un CPE et un professeur de mathématiques syndiqués au SNES – FSU qu’entre ce professeur de maths et son collègue d’EPS membre du SNEP-FSU. Toutefois, dans le questionnaire scientifique Militens, 75 % des professeurs d’EPS déclarent préférer un syndicat spécifique à l’EPS (en l’espèce le SNEP), 15% un syndicat qui regroupe toutes les disciplines du second degré et 10% une structure commune à tous les enseignants du premier et du second degré. Cette dimension métier est primordiale dans le syndicalisme enseignant, elle devrait préserver les organisations dont les mandants souhaitent se distinguer des certifiés « classiques ». Pourquoi ce changement de mode électoral qui semble jouer contre l’administration ? Les politiques éducatives souffrent souvent d’une concrétisation hasardeuse et de contradictions entre leurs objectifs. Ainsi, l’État veut limiter le nombre d’instances pour des raisons de rationalisation budgétaire, mais dans l’éducation nationale, on voit qu’il y en a encore 600 ! Les petits syndicats des personnels administratifs conservent leurs multiples instances. Les AESH, de plus en plus nombreuses, sont gérées par des instances inter degrés, avec de multiples dissonances sur le terrain. On risque d’avoir une autre hiatus entre la fusion des corps enseignants du 2d degré dans un même collège électoral et la réforme de la voie professionnelle qui diminue le temps d’enseignement classique. Le métier des PLP s’éloignerait alors de celui des professeurs de l’enseignement général et technologique. Globalement, ce changement de mode électoral va-t-il pacifier ou augmenter le nombre de conflits ? Les élections professionnelles ne sont qu’un aspect des relations du travail. Ce ne sont pas les élus du personnel qui négocient avec le ministre, mais les dirigeants des syndicats. Même sans élus, les syndicats existeraient toujours, parce qu’ils ont une base. On l’a vu avec JM Blanquer qui a été applaudi pour sa tactique du bulldozer, son intransigeance. Mais finalement, il est tombé dans le fossé suite à une grève lancée par les syndicats. Ceux-ci ne peuvent pas être contournés durablement. Sans un dialogue avec eux, le ministère dysfonctionne, comme l’a démontrée la période du confinement. Le vote électronique a impacté négativement la participation électorale. Cette nouvelle réforme peut-elle à nouveau avoir un impact sur la participation ? Je ne pense pas. La participation ne devrait pas augmenter, car les enseignants se heurteront aux mêmes obstacles d’un système particulièrement lourd. Ils n’ont pas d’ordinateur au travail. Leurs messageries professionnelles se font concurrence (entre celle du ministère et celles des collectivités locales, voire des ENT). Le taux de participation va surtout dépendre de la capacité de mobilisation des syndicats. Cela aura un effet sur la taille des appareils syndicaux ? L’effet a déjà eu lieu. Le gouvernement a fait baisser la charge de travail des commissaires paritaires et en a réduit le nombre. Les décharges syndicales ne vont pas baisser davantage que sous JM Blanquer. Que reste-t-il comme pouvoir aux syndicats ? Pourquoi aller voter ? D’abord, ils peuvent voter pour revendiquer que leurs syndicats en aient davantage… Par exemple, les enseignants regrettent la disparition des prérogatives syndicales dans les procédures de carrière avec la loi de transformation de la fonction publique. Si la participation est faible, cela justifierait la volonté de la haute administration de ne pas écouter les élus du personnel, créant un cercle vicieux. Ensuite, voter est aussi une façon de s’exprimer, de poser un acte. On connaît le mécontentement sur les salaires, l’attitude du pouvoir, il serait paradoxal qu’il ne s’exprime pas dans les urnes. Enfin, voter est une façon de s’exprimer sur les enjeux syndicaux. Depuis 4 ans, les syndicats ont démontré leur capacité de mobiliser et d’être en lien avec la profession. Lors de l’émergence des stylos rouges, beaucoup de commentateurs s’interrogeaient sur la pérennité des syndicats. Bien qu’il n’y ait plus de monopole syndical aux élections professionnelles, les stylos rouges ne présentent pas de candidats. Personne ne conteste vraiment la place des syndicats dans les relations professionnelles, même si ce mouvement des stylos rouges a démontré que les enseignants peuvent tester d’autres outils d’expression et de contestation. Les syndicats sont donc placés dans une situation contrastée. Ils rencontrent des défis comme la socialisation des nouveaux enseignants qui souvent ont déjà effectué une carrière hors éducation nationale ou la montée de la précarité. Par leur vote en faveur de telle ou telle organisation, les enseignants peuvent aussi soutenir des propositions précises, arbitrer entre une logique de négociation ou de mobilisation, choisir un syndicat majoritaire ou non. Bref, voter leur est toujours utile. ****** Café pédagogique, 12 décembre 2022, "Laurent Frajerman : Des élections professionnelles sous le signe de la stabilité", Interview de François Jarraud Ni la question du statut des directeurs d’école, ni la réforme du lycée professionnel ont entrainé de modification notable des équilibres syndicaux, explique Laurent Frajerman, chercheur associé au Cerlis. Cependant, il note le recul du taux de participation et la baisse des syndicats « de service » au profit d’organisations davantage dans le conflit d’idées. On observe un recul du taux de participation aux élections professionnelles. Cela affaiblit-il les syndicats ? Ce n’est pas un message de bonne santé ! Cela montre qu’avec ce mode de scrutin, la participation ne peut pas progresser. Cela montre aussi que le lien entre les syndicats et leur base est plus faible qu’avant. En fait, c’est la couronne la plus proche d’eux qui a voté. Mais on a vu aussi lors de grandes grèves, comme celle du 13 janvier 2022, que les syndicats gardent une influence certaine. Ce recul du taux de participation reflète-t-il la perte de pouvoir des syndicats depuis la loi de transformation de la Fonction publique ? La covid a aussi joué un rôle. Le syndicalisme est aussi un lien social que le confinement a fragilisé. La loi de transformation de la Fonction publique a rendu moins efficace le syndicalisme de service, une caractéristique du syndicalisme enseignant. Justement, on constate un recul plus ou moins accentué des syndicats qui portent ce modèle, la Fsu et l’Unsa. S’il n’y a pas d’effondrement, cela devrait les pousser à travailler davantage le terrain. Ils doivent aller au-devant de la base. Globalement, on assiste à un net recul de l’Unsa et du Sgen Cfdt et à une baisse moins importante de la Fsu au bénéfice de la Cgt, du Sne Csen et d’une certaine manière de Sud (qui entre au CSA). Assiste-t-on à une montée des extrêmes ou à une diversification syndicale ? Pour moi, il y a surtout stabilité. On assiste à un renforcement de la Cgt probablement suite au projet de réforme des lycées professionnels où ce syndicat est bien implanté. On a aussi un renforcement du pôle Cgt Sud qui est rendu visible, car Sud reprend un siège au Csa. Mais le déplacement reste modeste : quelques milliers de voix. Quelle évolution observe-t-on dans le 1er degré ? La question du statut des directeurs d’école a-t-elle joué un rôle ? On voit peu de bouleversements et finalement cette question n’a pas joué un grand rôle. Les deux syndicats qui se sont investis dans cette question (Unsa et Sgen Cfdt) reculent. Le Sne fait une petite percée. Si la loi Rilhac a été conçue comme un outil pour affaiblir les syndicats les plus combatifs, c’est loupé ! Dans le second degré, il est plus difficile d’estimer les évolutions, car les différentes CAPN font place à une seule. Voyez-vous une évolution ? La CAPN du 2d degré conforte le paysage connu. La Fsu est loin devant la seconde organisation avec 9 sièges. La seconde organisation est Fo avec 2 sièges. Au sein des réformistes, l’Unsa est devant le Sgen Cfdt. Des organisations revendicatives ont 2 sièges, comme le Snalc, la Cgt et FO. Au final, si le ministère veut faire passer une réforme, il va rencontrer une forte opposition. L’Unsa sort renforcé dans les corps d’inspection et de direction. Cette évolution des cadres, à contre-courant de celle des enseignants, vous inspire quelle lecture ? On est vraiment chez les cadres dans un syndicalisme qui relève des associations professionnelles avec un fort taux de syndicalisation. Le syndicat est en position dominante, ce qui en fait l’organisation « naturelle » pour les services rendus aux personnels. Mais ils représentent bien aussi la mentalité des deux corps qui est très différente de celle des enseignants avec un fort principe hiérarchique, l’idée de servir l’État. Cela ne les empêche pas de savoir aussi porter la contestation. Les cadres sont plutôt de centre gauche. Ils respectent les valeurs de la République et la hiérarchie. Mais cela ne signifie pas qu’ils soient néo libéraux. ***** Acteurs Publics, 12 décembre 2022, "Laurent Frajerman : “La réduction du pouvoir syndical dans la fonction publique agit comme un poison lent”, Interview de Bastien Scordia Le sociologue et historien spécialiste de l’éducation nationale revient dans cet entretien sur les résultats des élections professionnelles et sur les rapports entre l’administration et les syndicats d’enseignants. Laurent Frajerman est professeur agrégé d’histoire au lycée Lamartine de Paris et chercheur associé au Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) de l’université Paris Cité ainsi qu’à l’Observatoire de la FSU. - La participation aux élections professionnelles est en baisse de près de 6 points dans la fonction publique d’État (FPE) et passe ainsi sous la barre des 50 %. Quel regard portez-vous sur cette décrue de la mobilisation, qui semble se confirmer scrutin après scrutin ? Elle témoigne de l’impact négatif du vote numérique. Le vote n’est plus relié au lieu de travail, à un collectif. Surtout, les impératifs de sincérité et de sécurité du scrutin aboutissent dans la plupart des ministères à des systèmes très complexes, qui découragent une partie des électeurs potentiels. On a réinventé un vote capacitaire (un mode de scrutin dans lequel le droit de vote est accordé aux citoyens en fonction de leurs capacités). L'acte de vote s’étale sur deux mois, avec trois opérations différentes à effectuer successivement. L’électeur doit prouver son intérêt pour le scrutin à plusieurs reprises, ne pas s’effrayer en cas de problème informatique. De petites améliorations ont été apportées (le réassort des codes et identifiants), mais les bugs rendaient en général l'opération fastidieuse. La généralisation de ce système dans la fonction publique a abouti à une harmonisation par le bas. La participation reste conséquente pour les agents qui utilisent régulièrement une messagerie professionnelle avec un poste de travail fixe. -Le poids des syndicats est-il toujours aussi important dans la fonction publique ? Ou est-il aujourd'hui affaibli, depuis notamment la réduction des compétences des CAP et du droit de regard des syndicats sur les carrières des agents ? Attention à l’illusion d’optique : ce ne sont pas les élections qui constituent le soubassement du fait syndical dans la fonction publique, mais le nombre d’agents organisés et mobilisés par les syndicats. Cela dit, la réduction du pouvoir syndical a un impact indéniable, qui agit comme un poison lent. Le scrutin sert plus à s’exprimer qu’à se doter d’élus dont ou pourra avoir besoin, ce n’est pas très motivant. Les changements de mentalité et de comportement prenant du temps, cela laisse le temps aux syndicats de se réorganiser. Les agents ont toujours autant besoin d’informations fiables, de comprendre les principes qui régissent les carrières. Dans un sondage Ipsos/FSU, les ¾ des fonctionnaires regrettaient que leurs représentants syndicaux ne puissent plus garantir la transparence et l’application des mêmes règles à tous. Les défauts des DRH laissent un espace au syndicalisme de service des grandes organisations. En attendant, celles-ci reculent un peu. - Quid précisément de l'éducation nationale où la participation baisse également, à 39,8% ? Les enseignants ont une culture de participation politique. Le taux de syndicalisation reste supérieur à la moyenne (entre 25 et 30 %), comme la capacité de mobilisation. Combien de syndicats peuvent se vanter d’avoir organisé deux grèves majoritaires en 3 ans (5 décembre 2019 et 13 janvier 2022) ? Pourtant, en 2011, le vote électronique a provoqué un choc. Depuis la participation oscille entre 38,5 % et 42,6 %. Désormais, seuls les enseignants proches des syndicats votent, ce qui fausse l’analyse. Cela démontre amplement que le lien entre les syndicats et leur base est friable. Ils doivent démontrer leur utilité et leur efficacité. Pour moi, les grands syndicats enseignants (FSU, UNSA surtout) tirent leur légitimité de leur caractère institutionnel, de médiation entre une administration souvent défaillante et la base. L’enjeu pour eux est de passer d’un syndicalisme à distance (les militants répondent d’une manière experte aux questions et sollicitations depuis leur local) à un syndicalisme de proximité, qui crée du lien social (en allant vers les enseignants). -Dans ce contexte, l'administration de l'éducation a-t-elle encore aujourd'hui besoin des syndicats et si oui pourquoi ? Elle rêve de s'en passer, afin de mettre au pas les profs ! Mais l'épisode Blanquer a illustré le risque induit d'une rupture totale avec les enseignants. Les syndicats canalisent une culture conflictuelle et à distance des hiérarchies. En leur absence, on assiste plus à de l'anomie, à des mouvements spontanés et désordonnés qu’au triomphe des managers. Le système éducatif est en crise, et tout ce qui contribue à le faire tenir me semble positif. C’est la raison fondamentale du rôle particulier des syndicats enseignants : ils aident l’administration à humaniser son fonctionnement et en retirent de l’influence. Sous Blanquer, les syndicats ont été boycottés, privés d’information, sauf lors du confinement, parce que l’heure était grave ! Avec la loi TFP, les rectorats ont pu envoyer des enseignants dans des postes improbables. Résultat, les démissions et arrêts maladie se multiplient… -Quel regard portez-vous sur le paysage syndical de l'éducation issu des urnes? La FSU reste en tête alors que l'UNSA et la CFDT recule un peu au bénéfice de la CGT et de Solidaires notamment qui entre au CSA. Assiste-t-on à une montée des syndicats contestataires ? Les variations que vous évoquez restent limitées. En général, les élections professionnelles manifestent une certaine stabilité. C’est le cas. La FSU est confortée dans son rôle central, puisque l’écart avec le second syndicat (l’UNSA) s’accentue. Mais on est loin du paysage des années 1980, avec un syndicat hégémonique (la FEN, d’où proviennent les deux organisations précitées). Ma principale grille d’analyse est professionnelle, je n’insiste pas dessus. Bien sûr, les syndicats dont l’activité est principalement idéologique (CGT et SUD) ne sont pas impactés par la loi TFP, et progressent légèrement, mais quand SUD éducation gagne 0,3 point, est-ce une victoire ? Symboliquement oui, car le recul de l’UNSA lui permet de récupérer le dernier siège au niveau ministériel. Le plus notable reste que Sud Education ait pu survivre pendant 11 ans sans être représentative, et garder un capital électoral de 5%. D’un autre côté, SUD perd son siège dans la Fonction Publique Territoriale au profit de la FSU. Quand les évolutions des scores sont faibles, une analyse en termes de sièges est trompeuse.

  • La réforme des rythmes scolaires : examen d’une impopularité

    Pourquoi une réforme qui réunit tous les ingrédients pour être appréciée de la société française échoue-t-elle ? Jean‑Michel Blanquer a gagné le surnom de « ministre Ctrl-Z » en s’attaquant aux réformes du précédent quinquennat, avec une facilité qui ne manque pas de questionner. Ainsi, sur les rythmes scolaires, l’objectif initial ayant été globalement partagé (étaler les moments d’apprentissage pour que les enfants assimilent mieux, développer les activités périscolaires), l’échec actuel peut difficilement être imputé au contexte ou au seul Vincent Peillon. S’il a commis des erreurs, il reste l’un des ministres de l’Éducation nationale les mieux informés et préparés pour sa mission. De même, la pression des personnels, liée à la dégradation des conditions de travail, ne suffit pas à expliquer l’impopularité croissante de la réforme. Tentons une explication structurelle : une faille dans la méthode employée pour instaurer le projet sous-jacent à la réforme.

  • Quelle autonomie pour les établissements scolaires ?

    [2017] Après des années de mobilisation, la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem va être sérieusement estompée par le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Jean‑Michel Blanquer. Or, ce gage accordé aux enseignants l’est en augmentant encore l’autonomie des établissements, pourtant l’un des moteurs de ladite réforme. Sont définis localement 20 % des horaires au collège et le quart au lycée, depuis la réforme Chatel. La longue marche vers l’autonomie, enclenchée en 1986, lorsque les établissements du second degré furent dotés de la personnalité morale et juridique, devrait donc se poursuivre. Comment expliquer ce consensus entre les ministres qui se succèdent, alors qu’ils témoignent par ailleurs d’une réelle hostilité entre eux ? Mis à part l’aspect attractif de la notion d’autonomie, il importe de la définir plus précisément, pour ne pas se laisser piéger par sa polysémie.

  • Professeurs et chefs d’établissement : une relation positive, mais qui se fragilise

    Publié le 2 septembre 2018 sur TheConversation.com Si les professeurs voient globalement d’un bon œil le rôle joué par leurs chefs d’établissement, ce rapport souffre aussi de tensions plus marquées actuellement, comme le montrent les résultats de l’enquête Militens (réalisée par le CERAPS de l’Université de Lille et la DEPP, service de statistiques du ministère, avec le soutien de la FSU). Exprimée par Emmanuel Macron durant sa campagne, la volonté de développer l’autonomie des établissements dans le secondaire devrait le mettre aussi à l’épreuve.

  • Les professeurs sont-ils prêts à consentir à l’autonomie ?

    [En 2017] Si Emmanuel Macron a promis de renforcer l’autonomie des établissements scolaires, il entretient un certain flou sur l’application de cette mesure. Flou que ne dissipe pas le nouveau ministre de l’Éducation nationale lorsqu’il proclame : « Je ne donnerai pas dans la verticalité, dans l’injonction. Je serai un ministre qui pousse aux solutions de terrain. Mon message aux enseignants, c’est qu’il n’y a pas de chape de plomb : qu’ils se sentent libres, qu’ils innovent, qu’ils créent… ». En effet, qui mettra en œuvre ces marges de liberté nouvelle sur le terrain ? L’objectif est-il toujours de donner les moyens aux chefs d’établissement de modifier la culture professionnelle des enseignants en leur ajoutant des tâches chronophages ? Cette prudence peut s’expliquer par la surconflictualité enseignante, ce qui pose la question de l’avis des premiers intéressés. Sont-ils prêts à accepter une moindre protection statutaire, une décentralisation dans l’éducation ? Et dans ce cas, optent-ils pour l’autonomie autogestionnaire ou managériale (cf ma typologie des conceptions de la gestion des établissements) ? Pour apprécier leur opinion, je dispose de plusieurs sondages dont l’échantillon est supérieur à 500 professeurs du second degré et des interviews recueillies par l’équipe de recherche Militens.

  • Construction des liens sociaux et des solidarités pro : le rôle du syndicalisme enseignant

    Publié dans Regards croisés, n°1, janvier-février 2012, pp. 30-33 Le syndicalisme n’a pas pour unique fonction de défendre les intérêts de salariés, il sert également à exprimer et à conforter des identités collectives. Le cas des enseignants est emblématique : leur syndicalisme est un producteur de liens sociaux, dont l’existence explique en dernière instance la cohésion et donc la capacité de résistance du monde enseignant aux contre-réformes. Pour ce faire, le syndicalisme enseignant a dû surmonter un paradoxe que deux stéréotypes illustrent bien. D’un côté, la dénonciation classique de leur corporatisme présente en creux des enseignants solidaires, ayant conscience que la défense de leurs intérêts individuels nécessite de faire corps. De l’autre, n’affirme-t-on pas que les enseignants sont individualistes, incapables de travailler en équipe ? Pour résoudre la contradiction entre individualisme et esprit de corps, les enseignants ont construit des structures collectives protectrices, qui conservent leur regard critique. L’enseignant, seul dans sa classe, a rapidement compris sa dépendance envers les collègues s’il veut assurer son autonomie vis-à-vis de la société. Le syndicalisme et ses ancêtres n’ont donc pas seulement utilisé la sociabilité préexistante du groupe professionnel pour s’implanter : ils se sont développés en participant à sa construction. A partir de la IIIe république, le syndicalisme a contribué à définir le périmètre de chaque profession enseignante, à créer des liens entre collègues et à imposer un statut protecteur. Son action a participé à la professionnalisation de l’enseignement, c’est-à-dire la conquête d’un monopole garanti par l’Etat sur l’exercice du travail[1]. La genèse du corps enseignant A la fin du XIXe siècle, les enseignants souffrent de leur isolement. Petit groupe professionnel[2], ils ne trouvent guère d’équivalent dans les autres strates de la société. Les classes moyennes salariées sont alors peu fournies, et les enseignants se distinguent par leur niveau culturel, rare à l’époque. Les instituteurs vivent majoritairement dans des villages, et doivent garder un certain quant-à-soi, reflet de leur position notabiliaire. Du coup, les institutrices célibataires sont nombreuses, et le modèle conjugal dominant est le « mariage pédagogique »[3]. Cette solitude se retrouve chez les professeurs, amenés à changer régulièrement de résidence au cours de leur carrière, et mal acceptés par la bourgeoisie, qui leur reproche leurs revenus médiocres et leurs opinions laïques-républicaines. Sous la IIIe république, le pouvoir, convaincu du caractère stratégique de leur action, exige d’eux un engagement sans failles, tout en entendant le canaliser[4]. D’un côté, il leur est interdit de se présenter aux élections dans la localité d’exercice de leur métier, et nombre d’enseignants trop progressistes sont sanctionnés, jusqu’à la révocation. De l’autre, les gouvernements républicains encouragent la création d’associations professionnelles par catégories. Les « amicales » (d’instituteurs, de répétiteurs de lycées…) reproduisent l’ordre de l’enseignement (réunions présidées par un supérieur hiérarchique, respect des prérogatives des catégories les plus titrées). Elles obtiennent un grand succès, conjugué à la floraison de mutuelles et de la presse professionnelle. A cette période se mettent en place des pratiques militantes qui ont eu cours jusque dans les années 1970 : l’ensemble du personnel adhère à l’amicale, qu’elle soit départementale pour les instituteurs ou nationale pour les petits groupes comme les proviseurs. Les associations professionnelles construisent la sociabilité enseignante au moyen de bals couplés aux réunions annuelles, de caisses de solidarité, de journaux corporatifs, etc... Chez les professeurs, l’existence d’établissements et donc d’une communauté de travail concourt également à la socialisation. Chez les instituteurs, un temps fort est la conférence pédagogique de l’inspecteur primaire, en présence de tous les instituteurs du canton. Celle d’automne est l’occasion de la remise de la carte de l’amicale, lors du traditionnel repas. Le mode de construction des amicales participe à l’émergence d’identités professionnelles à la fois concurrentes et alliées. Ainsi, dans l’enseignement secondaire, la Fédération Nationale des Professeurs de Lycée (A3), créée en 1905, respecte scrupuleusement l’indépendance de chaque amicale de catégorie. La plus célèbre est la société des Agrégés, qui surgit en 1914 pour défendre leurs intérêts contre les répétiteurs, notamment en refusant de surveiller les interclasses, et contre les chargés de cours qui n’ont pas obtenu le concours[5]. L’une des principales activités de la FNPL consiste à arbitrer les négociations entre des intérêts publiquement divergents, son existence fige donc les frontières catégorielles. De tels débats ne devaient pas faciliter la vie dans les établissements, à l’époque marquée par la ségrégation, avec quelquefois des salles de professeurs et de restauration réservées aux agrégés. Globalement, l’efficacité de la socialisation professionnelle des enseignants est renforcée par sa continuité avec la socialisation primaire, puisqu’elle se situe dans le prolongement de la scolarisation. Les écoles normales primaires et supérieures assurent la transmission, facilitée par la vie en internat. Les auxiliaires se calquent ultérieurement sur l’exemple fourni par les normaliens, élite du corps. Or, les enseignants de ces écoles assurent la promotion d’une mystique républicaine, propice à l’amicalisme puis au syndicalisme, engagement vécu comme un prolongement naturel de l’entrée dans le métier. L’apport syndical A peine le syndicalisme ouvrier est-il légalisé que l’avant-garde des amicales demande à bénéficier de ce nouveau statut, ce que rejette catégoriquement le ministre Spuller en 1887. Pourtant, les enseignants s’émancipent, car ils constatent l’échec du recours aux pratiques des groupes de pression. De plus, si l’engagement enseignant du début du XXe siècle este républicain-laïque, dans le prolongement de l’affaire Dreyfus, la première guerre mondiale et le Front populaire provoquent une radicalisation, en faveur des idéologies socialistes et communistes. Dans l’entre-deux-guerres, période de consolidation du droit syndical chez les fonctionnaires, les enseignants se rapprochent durablement du mouvement ouvrier en transformant leurs amicales en syndicats. Ils effacent ainsi la soumission à l'administration, pour mieux participer à sa gestion[6]. Les instituteurs donnent l’exemple : en 1905, la frange progressiste des amicales publiait le Manifeste des instituteurs syndicalistes, tandis que les militants syndicalistes-révolutionnaires prenaient le risque de constituer un syndicat illégal, avec une revue L’Ecole Emancipée (à partir de 1910). En 1920, les amicales se transforment en Syndicat National des Instituteurs (SNI), rejoint par les révolutionnaires en 1935. La longue césure entre les deux mouvances provient aussi de l’opposition entre les directeurs d’école et leurs adjoints, sur lesquels ils ont tout pouvoir. Le syndicalisme instituteur impose progressivement une limitation des pouvoirs des directeurs, en faisant prévaloir le principe d’une communauté des maîtres, égaux en droit. En 1987 encore, le refus d’une différenciation des directeurs est à l’origine d’un puissant mouvement de la profession[7]. Jusque dans les années 1970, le SNI ne reconnaît aucune catégorie interne et syndique au moins 80 % des instituteurs. L’adhésion est vécue comme un facteur d’intégration dans le groupe professionnel. A un milieu professionnel peu différencié correspond un syndicat hégémonique, dont l’action homogénéisante et la structure unique renforcent en retour l’unité du corps[8]. Du côté des professeurs du secondaire, la syndicalisation de la FNPL s’effectue en plusieurs étapes jusqu’à la création du SNES à la Libération[9]. Le A3 est devenu le S3 en perdant sa frange réactionnaire qui anime le SNALC, un syndicat minoritaire. Ce milieu professionnel pluriel se dote donc de plusieurs syndicats dont l’un est majoritaire, le SNES. Son action et sa structure interne catégorielle (agrégés, certifiés, surveillants etc.) entérine les divisions du corps. Ces organisations puissantes, pyramidales, voient leur rôle peu à peu reconnu par le ministère, jusqu’à l’instauration du statut de la fonction publique par Maurice Thorez, qui consacre les libertés enseignantes. Désormais, les dirigeants syndicaux exercent un pouvoir sur les carrières de leurs collègues et participent à la gestion du système éducatif. Une petite bureaucratie émerge, dont le lien avec la base peut être questionné. La direction du SNI use régulièrement d’un discours moralisateurs envers ses adhérents, mais la faiblesse des liens collectifs ne permet pas d’exercer des pressions très fortes. Ainsi, elle recule devant l’idée d’exclure les non-grévistes. Pendant ce temps, les enseignants construisent un empire avec l’aide de réseaux maçonniques, en créant des assurances personnelles (MAIF, 1934) et professionnelles (les Autonomes de solidarité, 1903), la première mutuelle française (MGEN, 1946), le premier réseau associatif du pays (Ligue de l’enseignement, 1866), les Pupilles de l’Enseignement public dans le secteur social (1915)... Ces structures encouragent la création d’autres associations, telles que les Francs et Franches Camarades en 1944, la Fédération des conseils de parents d’élèves (1947, à l’initiative du SNI et de la Ligue de l’enseignement). Le syndicalisme incite fortement ses membres à rejoindre ces structures, qui n’hésitent pas à s’entraider (cf encadré). Toutes ces organisations doivent leur puissance à l’homogénéité du monde enseignant, qu’elles renforcent en retour. Elles le clôturent, de l’association disciplinaire (la Franco-Ancienne pour les professeurs de latin-grec) à l’organisme de vente par correspondance (la CAMIF), jusqu’aux vacances (songeons au Groupement des Campeurs universitaires)… La lente remise en cause d’un modèle professionnel et syndical Sous la IVe République, la Fédération de l’Education Nationale (autonome, qui regroupe notamment le SNI et le SNES) devient un modèle respecté, au cœur des réseaux de sociabilité enseignante. Mais les fondements de sa puissance commencent à être remis en cause, dans un lent processus qui s’achève seulement dans les années 1980-1990. Les mutations du système éducatif, en voie d’unification[10], mettent en danger les équilibres précédents. En effet, la dilatation rapide du corps enseignant après la seconde guerre mondiale fait vaciller la sociabilité construite depuis le début du siècle. Comment transmettre les normes de la profession, son identité, alors que seule une minorité passe par les écoles normales et que les nouveaux enseignants sont de loin les plus nombreux ? Entre 1951 et 1964, on recrute 160 000 nouveaux instituteurs, sur un nombre total de 261 000. Le nombre de professeurs est multiplié par 10 entre 1946 et 1968 ! La massification de l’enseignement conjuguée à l’urbanisation du pays provoque un changement d’échelle : les petits lycées, au personnel stable, font place à des usines, avec plus de cent professeurs, « où l’on ne connaît que ses collègues les plus proches par la classe ou par la discipline. »[11] Les instituteurs cohabitent désormais dans des écoles ; ils sont moins solitaires, mais aussi moins libres. Cette croissance a des effets sur un autre plan : en 1975, les 620 000 enseignants publics représentent 2,8 % de la population active, ils perdent de leur spécificité, d’autant que le nombre de diplômés a augmenté de manière spectaculaire. A partir de mai 68, la FEN perd sa main-mise sur le monde enseignant, elle doit accepter le pluralisme syndical, avec la percée du SGEN-CFDT, puis de FO. La redéfinition du métier et l’accentuation des débats pédagogiques minent la cohésion du monde enseignant. Les mouvements d’éducation populaire s’en détachent, et l’identité professionnelle, surtout dans l’enseignement secondaire, se clive entre les professeurs hostiles à l’esprit de mai 68 et ceux qui y sont favorables. La désyndicalisation amorcée à la fin des années 1970 mine la capacité des organisations à fabriquer du consensus pour représenter l’ensemble du personnel. Apparaît au grand jour le fait que le syndicalisme ne fait pas qu’unir, il divise aussi, lorsqu’une partie du groupe se met à le contester, ou lorsqu’il est pluriel. Ainsi, quand la section d’établissement du SNES (S1) ne regroupe pas la totalité des professeurs, ses réunions sont certes facteurs de lien social, mais elles ne confortent pas la cohésion de l’ensemble de l’équipe. Une enquête ethnographique sur un collège montre que les regroupements sont devenus très flous, avec une salle des professeurs scindée entre la zone du thé et celle du café[12]… Conclusion : Ce qui structure actuellement le monde enseignant a été créé il y a 80 voire 130 ans. Ces organisations puissantes sont fières de leur passé, toutefois leurs sommets sont éloignés de leurs adhérents. L’absence de réaction à la faillite de la CAMIF, assimilée à une entreprise classique, montre que l’œuvre des générations précédentes peut être pervertie et perdre de l’intérêt dans un contexte nouveau. Cela pose le problème de la transmission, or avec l’affaiblissement du syndicalisme, le lien social peut péricliter ou se transformer dans le sens souhaité par les gouvernements successifs : des collectifs de travail étroitement dirigés par leurs hiérarchie intermédiaire. Aujourd’hui, les clivages durables du corps enseignant soulèvent des difficultés à un syndicalisme basé sur la défense de la profession. Il n’est d’ailleurs plus le quasi unique pourvoyeur d’informations et de liens, ce qui déplace son rôle vers un apport de sens, une mise en perspective du vécu des enseignants. Le militantisme enseignant se pérennisera, lui et les liens sociaux qu’il a construit, s’il sait renouveler ses méthodes, notamment en développant une sociabilité à la base et en refusant une institutionnalisation excessive. C’est possible, car la syndicalisation des enseignants reste bien supérieure à celle d’autres milieux professionnels. Cette originalité provient de la fonction de défense et de représentation des identités professionnelles, dont pourraient s’inspirer les confédérations. [1] Robert André, Le syndicalisme des enseignants, Paris, Documentation Française/CNDP, 1995. [2] Ils sont 102 000 (secteur public) en 1891, dont 91 000 instituteurs. Jacques Girault, Instituteurs, professeurs, une culture syndicale dans la société française (fin XIX° - XX° siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, p. 251. [3] 69% des instituteurs exerçant dans les années 1930 et ayant répondu au questionnaire de Jacques Girault se sont mariés avec des institutrices : Pour une école laïque du peuple ! Instituteurs militants de l’entre-deux-guerres en France. Paris, Éditions Publisud, 2009, p. 16. [4] Laurent Frajerman, « L’engagement des enseignants. Figures et modalités, 1918-1968 », Histoire de l’éducation, n° 117, janvier 2008, pp. 57-95. [5] Yves Verneuil, Les Agrégés. Histoire d’une exception française, Paris, Belin, 2005. [6] Laurent Frajerman, « Syndicalisation et professionnalisation des associations professionnelles enseignantes entre 1918 et 1960 », in Danielle Tartakowsky, Françoise Tétard (dir.), Syndicats et associations en France : concurrence ou complémentarité ?, Rennes, PUR, 2004, pp. 97-106. [7] B. Geay, 1991, « Espace social et "coordinations", le mouvement des instituteurs de l'hiver 1987 », Actes de la recherche en sciences sociales, 86-87, p. 2-24. [8] Frajerman Laurent, L’interaction entre la Fédération de l’Education Nationale et sa principale minorité, le courant « unitaire », 1944-1959. Thèse NR, Paris I, 2003. A paraître. [9] DALANÇON Alain, Histoire du SNES. Plus d’un siècle de mûrissement des années 1840 à 1966/67, Tome 1, Paris, IRHSES, 2003. [10] Jusque là, les enseignements primaire et secondaire sont deux systèmes parallèles. [11] PROST Antoine, Histoire de l’enseignement en France, 1800-1967, Paris, A. Colin, 1977. [12] Dutercq Yves, « Thé ou café ? Ou comment l'analyse de réseaux peut aider à comprendre le fonctionnement d'un établissement scolaire », Revue Française de Pédagogie, n° 1991, p. 81-97.

  • Le vote enseignant pour Macron, un problème d’offre politique

    Dans leur bastion enseignant, les candidats se réclamant explicitement de la gauche sont à un niveau d’intentions de vote historiquement faible : 42 %, dont 25 % seulement pour le candidat socialiste, Benoît Hamon. Emmanuel Macron réalise une percée (29 %) qu’il est difficile d’identifier politiquement (centre gauche, centre droit, autre ?). Plutôt que d’en déduire une droitisation, nous assistons à un scénario de dissonance, comparable à celui de 2007, lorsque 9 % des enseignants, se classant eux-mêmes à gauche, avaient voté pour François Bayrou. Une partie de la « gauche désabusée », qui domine le milieu, est prête à un vote paradoxal pour faire entendre son bilan du quinquennat.

  • Les professeurs français sont-ils prêts à être «managés»?

    Les professeurs sont-ils prêts à une autonomie managériale ? Ce serait une rupture profonde dans l’histoire d’un corps qui a fait le choix au XXe siècle de la tutelle lointaine du ministère contre celle des notables locaux. La sursyndicalisation enseignante s’explique aussi par un souci de protection, les liens collectifs étant au service des individus. Publié sur Slate.fr le 18 juillet 2017

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