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  • Laurent Frajerman

Mon analyse des élections professionnelles enseignantes en 4 interviews

Les élections des représentants du personnel enseignant viennent de s'achever. Cet évènement permet tous les quatre ans d'en savoir plus sur l'état de santé du syndicalisme de la fonction publique et sur la configuration du champ militant. J'ai eu l'occasion de donner des clés d'interprétation avant et après le scrutin. Voici les interviews en question, dans l'ordre chronologique, et avec quelques redites !


Le Monde du 22 novembre 2022 : Laurent Frajerman, sociologue et historien : «Les enseignants ont besoin que leurs représentants soient écoutés», Interview de Violaine Morin

Laurent Frajerman est professeur agrégé d’histoire au lycée Lamartine, à Paris, sociologue, chercheur associé au Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) et à l’observatoire de la Fédération syndicale unitaire (FSU). Il explique les enjeux des élections professionnelles à venir pour les enseignants, dans un contexte de forte attente de revalorisation salariale.


Les élections professionnelles pour les agents de l’éducation nationale se dérouleront du 1erau 8 décembre. Quels sont les enjeux de ce scrutin ?


L’enjeu premier est le poids et l’influence des organisations syndicales, dans un moment où se négocient beaucoup de choses cruciales pour les enseignants. D’abord les retraites, dont le projet retoqué à l’issue de la crise sanitaire était particulièrement défavorable aux enseignants. Ensuite, la revalorisation salariale, effective dans la fonction publique hospitalière, mais toujours en attente dans l’éducation, malgré un consensus sur sa nécessité. Les enseignants ont besoin que leurs représentants soient écoutés, c’est pourquoi la question de la participation aux élections professionnelles est centrale. Depuis la mise en place du vote électronique, en2011, la participation des professeurs aux élections syndicales a reculé et se stabilise autour de 50%. Cela a fait reculer le poids des élus enseignants dans la fonction publique. Cette baisse se répercute ensuite dans les arbitrages. On voit, par exemple, que les primes des autres fonctionnaires ont bien plus augmenté que celles des enseignants. Le taux de prime est en moyenne de 10% chez les professeurs, pour 40% en moyenne chez les autres fonctionnaires d’Etat. L’enjeu est donc à la fois d’être bien représenté parmi les fonctionnaires, mais aussi au sein du ministère. Les syndicats n’auront pas le même poids à 80% de participation qu’à 50%. En revanche, si on parle d’influence, c’est-à-dire de la possibilité de mettre à l’agenda ses préoccupations, les élections professionnelles ne sont qu’un élément parmi d’autres, comme la présence d’enseignants dans les sphères de pouvoir, ou la capacité des enseignants à se mobiliser.


La FSU sort majoritaire de ces scrutins depuis de nombreuses années. Y a-t-il un suspense sur l’issue de celui qui vient ?


Chez les enseignants, il y a effectivement un syndicat majoritaire, dont on va se demander s’il progresse, stagne ou recule. Aux dernières élections de 2018, le score de la FSU était stable, mais il avait reculé en 2014, parce que le SNES-FSU avait négocié une adaptation des services des professeurs, leur temps de travail, et que le SNUipp-FSU n’avait pas critiqué intégralement la réforme des rythmes scolaires. Deux blocs se distinguent dans le paysage syndical enseignant: il y a un pôle modéré, qui comprend le SGEN-CFDT et l’UNSA; et un pôle plus combatif, qui comprends les syndicats FSU, FO, SUD et CGT. Le pôle combatif est numériquement plus important, mais l’évolution de ces équilibres sera intéressante.


Quel est le rôle des syndicats dans l’institution scolaire ? Est-il juste d’affirmer que leur pouvoir s’affaiblit ?


Traditionnellement, les organisations syndicales sont un partenaire de l’éducation nationale à tous les niveaux, le plus important étant sans doute les commissions paritaires qui veillent sur les mutations d’enseignants. C’est une place que les syndicats ont conquise à un moment où ils étaient en position de force –dans les années 1920, pour ce qui concerne les instituteurs. Depuis la loi de transformation de la fonction publique, en 2019, une partie du pouvoir de ces commissions paritaires a été supprimé. Les syndicats sont encore là pour décider des grandes orientations, qu’on appelle les «lignes de gestion», mais il n’y a plus de cas par cas. Sur le terrain, ces lignes de gestion ne sont parfois pas respectées –notamment pour ce qui est du respect du barème de points nécessaires à tel ou tel mouvement–mais les recours arrivent tard et les syndicats choisissent, parfois, de ne pas casser les décisions, pour éviter de déplacer de nouveau un enseignant. L’opacité grandissante du système a donc clairement fait reculer le pouvoir syndical, qui s’est longtemps nourri, dans les discussions à l’échelle locale, des «longueurs d’avance» qu’il pouvait obtenir grâce à des informations transmises par les centrales. Dans les archives, vous retrouvez des courriers d’inspecteurs d’académie qui se plaignent que le responsable syndical du coin ait obtenu telle ou telle information avant lui... Dans une négociation, cela donne du poids ! Pour autant, l’administration semble avoir besoin d’eux...L’administration a le choix. Soit elle décide de se passer de l’expertise des élus enseignants, soit elle continue à s’appuyer sur eux. Dans le premier cas, elle prend le risque de générer du mécontentement dans un contexte de crise du recrutement. Pour le dire autrement, soit le ministère refuse de travailler avec le syndicalisme –c’était la ligne du prédécesseur de Pap Ndiaye, Jean-Michel Blanquer–soit ils sont plus réalistes et entrent dans une collaboration –nécessairement conflictuelle, mais qui reste une collaboration. Il faut bien se rappeler que cette configuration est gagnante pour les deux parties : le pouvoir des syndicats a toujours été officieux, lié à leur capacité à trouver des solutions efficaces. L’administration y gagne en humanisation de sa gestion de ressources humaines, et les syndicats y gagnent en crédit auprès des personnels de l’éducation nationale.


Mais à présent que les syndicats ont perdu leur poids «direct» dans les carrières des individus, cet équilibre n’est-il pas menacé ?


Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de décrochage de la syndicalisation. D’une élection professionnelle à l’autre, on constate de petites variations, mais on ne peut pas dire que les syndicats enseignants s’effondrent. Et je ne pense pas que ce sera le cas prochainement car, en réalité, les gens ne se syndiquent pas uniquement pour des motifs personnels. Dans nos enquêtes, on constate que 10% des syndiqués avancent des raisons utilitaires : «Je me syndique parce que je veux qu’on m’aide sur mon cas.» Les autres se syndiquent pour tout un ensemble de raisons. En Angleterre, le gouvernement Thatcher a bien tenté de casser dans les années 1980 le pouvoir des syndicats enseignants, et ça n’empêche pas les professeurs britanniques d’être syndiqués à près de 90% ! Penser que le syndicalisme est fort uniquement parce qu’il rend des services me semble réducteur. C’est rarement le seul facteur.


On a beaucoup évoqué, à la rentrée de septembre, la notion de «répression syndicale», notamment autour du cas d’un élu de SUD-éducation enseignant à Nanterre, qui conteste sa mutation «dans l’intérêt du service». Sentez-vous une volonté de museler le syndicalisme enseignant ?


Si les cas individuels génèrent une émotion si vive, c’est parce qu’on sort d’un quinquennat autoritaire, où les enseignants pouvaient être convoqués, sans forcément que cela soit suivi de sanctions d’ailleurs, parce qu’ils avaient fait ou dit telle ou telle chose. L’utilisation du déplacement d’office évite à la hiérarchie de justifier ce type de sanction, ce qui nourrit la suspicion. Pour autant, on ne peut pas dire que le militantisme syndical soit victime de répression. Il y a quelques exemples, peut-être un peu plus nombreux qu’auparavant, mais il y en a toujours eu. Dans certains cas, il me semble qu’il existe très clairement une volonté de canaliser l’activité syndicale plutôt que de l’interdire : il s’agit de faire passer le message que certaines pratiques ne sont plus tolérées.


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Café pédagogique, 1 décembre 2022, "Laurent Frajerman : Voter reste utile aux enseignants", Interview de François Jarraud



Que se passe-t-il dans les élections professionnelles quand on change les règles du jeu ? Chercheur associé au Cerlis, Laurent Frajerman a travaillé sur les précédentes élections professionnelles de l’éducation nationale. Alors que s’ouvrent de nouvelles élections le 1er décembre, marquées par un changement important des règles électorales dans le second degré, il revient sur les effets de ces modifications et sur les enjeux d’une élection professionnelle alors que le gouvernement a réduit la place des syndicats dans les commissions paritaires.


Les élections professionnelles de cette année utilisent un nouveau mode électoral. On vote par degré et non plus par corps. Quel impact cela peut-il avoir sur l’avenir des syndicats, notamment des petits ?


Historiquement, le syndicalisme enseignant s’est constitué à partir des corps. Au milieu du 20ème siècle, on a favorisé un échelon plus large, par degré d’enseignement : par exemple, le Snes Fsu représente tous les personnels du 2d degré (hors enseignement professionnel) qu’ils soient agrégés, CPE ou surveillants. Mais les instances paritaires fonctionnaient toujours dans une logique de corps. Un syndicalisme minoritaire (Sgen-Cfdt, puis Syndicat des Enseignants Unsa) revendiquait non seulement de dépasser ce niveau, mais de créer un corps unique d’enseignant de la maternelle au lycée.

Le mode de scrutin par degré représente une nouveauté pour les enseignants du 2d degré (pas pour ceux du 1er degré, pour lesquels, c’était le cas depuis longtemps). Ce changement rend invisibles les syndicats représentant des corps enseignants périphériques (psyEN, professeurs de lycée professionnel, etc). On ne saura plus combien ils apportent de voix à leur fédération, dont dépend leur survie. Ce phénomène aura inévitablement un impact, mais il ne sera pas perçu tout de suite par les enseignants.

On peut supposer qu’il conduise à une recomposition syndicale de basse intensité. La logique institutionnelle pousse en ce sens. Les décisions se prennent de plus en plus au niveau du rectorat et du ministère. Or, il y a toujours eu une homologie entre la structure syndicale et celle de l’administration. En face de l’interlocuteur administratif, il faut un interlocuteur syndical.


Quels effets cela peut avoir pour les petits syndicats ?


Certains syndicats subsistent parce qu’ils incarnent une spécificité professionnelle. De l’extérieur, on peut estimer qu’il y a plus de différence entre un CPE et un professeur de mathématiques syndiqués au SNES – FSU qu’entre ce professeur de maths et son collègue d’EPS membre du SNEP-FSU. Toutefois, dans le questionnaire scientifique Militens, 75 % des professeurs d’EPS déclarent préférer un syndicat spécifique à l’EPS (en l’espèce le SNEP), 15% un syndicat qui regroupe toutes les disciplines du second degré et 10% une structure commune à tous les enseignants du premier et du second degré. Cette dimension métier est primordiale dans le syndicalisme enseignant, elle devrait préserver les organisations dont les mandants souhaitent se distinguer des certifiés « classiques ».


Pourquoi ce changement de mode électoral qui semble jouer contre l’administration ?


Les politiques éducatives souffrent souvent d’une concrétisation hasardeuse et de contradictions entre leurs objectifs. Ainsi, l’État veut limiter le nombre d’instances pour des raisons de rationalisation budgétaire, mais dans l’éducation nationale, on voit qu’il y en a encore 600 ! Les petits syndicats des personnels administratifs conservent leurs multiples instances. Les AESH, de plus en plus nombreuses, sont gérées par des instances inter degrés, avec de multiples dissonances sur le terrain. On risque d’avoir une autre hiatus entre la fusion des corps enseignants du 2d degré dans un même collège électoral et la réforme de la voie professionnelle qui diminue le temps d’enseignement classique. Le métier des PLP s’éloignerait alors de celui des professeurs de l’enseignement général et technologique.


Globalement, ce changement de mode électoral va-t-il pacifier ou augmenter le nombre de conflits ?


Les élections professionnelles ne sont qu’un aspect des relations du travail. Ce ne sont pas les élus du personnel qui négocient avec le ministre, mais les dirigeants des syndicats. Même sans élus, les syndicats existeraient toujours, parce qu’ils ont une base. On l’a vu avec JM Blanquer qui a été applaudi pour sa tactique du bulldozer, son intransigeance. Mais finalement, il est tombé dans le fossé suite à une grève lancée par les syndicats. Ceux-ci ne peuvent pas être contournés durablement. Sans un dialogue avec eux, le ministère dysfonctionne, comme l’a démontrée la période du confinement.


Le vote électronique a impacté négativement la participation électorale. Cette nouvelle réforme peut-elle à nouveau avoir un impact sur la participation ?


Je ne pense pas. La participation ne devrait pas augmenter, car les enseignants se heurteront aux mêmes obstacles d’un système particulièrement lourd. Ils n’ont pas d’ordinateur au travail. Leurs messageries professionnelles se font concurrence (entre celle du ministère et celles des collectivités locales, voire des ENT). Le taux de participation va surtout dépendre de la capacité de mobilisation des syndicats.


Cela aura un effet sur la taille des appareils syndicaux ?


L’effet a déjà eu lieu. Le gouvernement a fait baisser la charge de travail des commissaires paritaires et en a réduit le nombre. Les décharges syndicales ne vont pas baisser davantage que sous JM Blanquer.


Que reste-t-il comme pouvoir aux syndicats ? Pourquoi aller voter ?


D’abord, ils peuvent voter pour revendiquer que leurs syndicats en aient davantage… Par exemple, les enseignants regrettent la disparition des prérogatives syndicales dans les procédures de carrière avec la loi de transformation de la fonction publique. Si la participation est faible, cela justifierait la volonté de la haute administration de ne pas écouter les élus du personnel, créant un cercle vicieux.

Ensuite, voter est aussi une façon de s’exprimer, de poser un acte. On connaît le mécontentement sur les salaires, l’attitude du pouvoir, il serait paradoxal qu’il ne s’exprime pas dans les urnes.

Enfin, voter est une façon de s’exprimer sur les enjeux syndicaux. Depuis 4 ans, les syndicats ont démontré leur capacité de mobiliser et d’être en lien avec la profession. Lors de l’émergence des stylos rouges, beaucoup de commentateurs s’interrogeaient sur la pérennité des syndicats. Bien qu’il n’y ait plus de monopole syndical aux élections professionnelles, les stylos rouges ne présentent pas de candidats. Personne ne conteste vraiment la place des syndicats dans les relations professionnelles, même si ce mouvement des stylos rouges a démontré que les enseignants peuvent tester d’autres outils d’expression et de contestation. Les syndicats sont donc placés dans une situation contrastée. Ils rencontrent des défis comme la socialisation des nouveaux enseignants qui souvent ont déjà effectué une carrière hors éducation nationale ou la montée de la précarité. Par leur vote en faveur de telle ou telle organisation, les enseignants peuvent aussi soutenir des propositions précises, arbitrer entre une logique de négociation ou de mobilisation, choisir un syndicat majoritaire ou non. Bref, voter leur est toujours utile.


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Café pédagogique, 12 décembre 2022, "Laurent Frajerman : Des élections professionnelles sous le signe de la stabilité", Interview de François Jarraud



Ni la question du statut des directeurs d’école, ni la réforme du lycée professionnel ont entrainé de modification notable des équilibres syndicaux, explique Laurent Frajerman, chercheur associé au Cerlis. Cependant, il note le recul du taux de participation et la baisse des syndicats « de service » au profit d’organisations davantage dans le conflit d’idées.


On observe un recul du taux de participation aux élections professionnelles. Cela affaiblit-il les syndicats ?


Ce n’est pas un message de bonne santé ! Cela montre qu’avec ce mode de scrutin, la participation ne peut pas progresser. Cela montre aussi que le lien entre les syndicats et leur base est plus faible qu’avant. En fait, c’est la couronne la plus proche d’eux qui a voté. Mais on a vu aussi lors de grandes grèves, comme celle du 13 janvier 2022, que les syndicats gardent une influence certaine.


Ce recul du taux de participation reflète-t-il la perte de pouvoir des syndicats depuis la loi de transformation de la Fonction publique ?


La covid a aussi joué un rôle. Le syndicalisme est aussi un lien social que le confinement a fragilisé. La loi de transformation de la Fonction publique a rendu moins efficace le syndicalisme de service, une caractéristique du syndicalisme enseignant. Justement, on constate un recul plus ou moins accentué des syndicats qui portent ce modèle, la Fsu et l’Unsa. S’il n’y a pas d’effondrement, cela devrait les pousser à travailler davantage le terrain. Ils doivent aller au-devant de la base.


Globalement, on assiste à un net recul de l’Unsa et du Sgen Cfdt et à une baisse moins importante de la Fsu au bénéfice de la Cgt, du Sne Csen et d’une certaine manière de Sud (qui entre au CSA). Assiste-t-on à une montée des extrêmes ou à une diversification syndicale ?


Pour moi, il y a surtout stabilité. On assiste à un renforcement de la Cgt probablement suite au projet de réforme des lycées professionnels où ce syndicat est bien implanté. On a aussi un renforcement du pôle Cgt Sud qui est rendu visible, car Sud reprend un siège au Csa. Mais le déplacement reste modeste : quelques milliers de voix.


Quelle évolution observe-t-on dans le 1er degré ? La question du statut des directeurs d’école a-t-elle joué un rôle ?


On voit peu de bouleversements et finalement cette question n’a pas joué un grand rôle. Les deux syndicats qui se sont investis dans cette question (Unsa et Sgen Cfdt) reculent. Le Sne fait une petite percée. Si la loi Rilhac a été conçue comme un outil pour affaiblir les syndicats les plus combatifs, c’est loupé !


Dans le second degré, il est plus difficile d’estimer les évolutions, car les différentes CAPN font place à une seule. Voyez-vous une évolution ?


La CAPN du 2d degré conforte le paysage connu. La Fsu est loin devant la seconde organisation avec 9 sièges. La seconde organisation est Fo avec 2 sièges. Au sein des réformistes, l’Unsa est devant le Sgen Cfdt. Des organisations revendicatives ont 2 sièges, comme le Snalc, la Cgt et FO. Au final, si le ministère veut faire passer une réforme, il va rencontrer une forte opposition.


L’Unsa sort renforcé dans les corps d’inspection et de direction. Cette évolution des cadres, à contre-courant de celle des enseignants, vous inspire quelle lecture ?


On est vraiment chez les cadres dans un syndicalisme qui relève des associations professionnelles avec un fort taux de syndicalisation. Le syndicat est en position dominante, ce qui en fait l’organisation « naturelle » pour les services rendus aux personnels. Mais ils représentent bien aussi la mentalité des deux corps qui est très différente de celle des enseignants avec un fort principe hiérarchique, l’idée de servir l’État. Cela ne les empêche pas de savoir aussi porter la contestation. Les cadres sont plutôt de centre gauche. Ils respectent les valeurs de la République et la hiérarchie. Mais cela ne signifie pas qu’ils soient néo libéraux.


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Acteurs Publics, 12 décembre 2022, "Laurent Frajerman : “La réduction du pouvoir syndical dans la fonction publique agit comme un poison lent”, Interview de Bastien Scordia


Le sociologue et historien spécialiste de l’éducation nationale revient dans cet entretien sur les résultats des élections professionnelles et sur les rapports entre l’administration et les syndicats d’enseignants. Laurent Frajerman est professeur agrégé d’histoire au lycée Lamartine de Paris et chercheur associé au Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis) de l’université Paris Cité ainsi qu’à l’Observatoire de la FSU.


- La participation aux élections professionnelles est en baisse de près de 6 points dans la fonction publique d’État (FPE) et passe ainsi sous la barre des 50 %. Quel regard portez-vous sur cette décrue de la mobilisation, qui semble se confirmer scrutin après scrutin ?

Elle témoigne de l’impact négatif du vote numérique. Le vote n’est plus relié au lieu de travail, à un collectif. Surtout, les impératifs de sincérité et de sécurité du scrutin aboutissent dans la plupart des ministères à des systèmes très complexes, qui découragent une partie des électeurs potentiels. On a réinventé un vote capacitaire (un mode de scrutin dans lequel le droit de vote est accordé aux citoyens en fonction de leurs capacités). L'acte de vote s’étale sur deux mois, avec trois opérations différentes à effectuer successivement. L’électeur doit prouver son intérêt pour le scrutin à plusieurs reprises, ne pas s’effrayer en cas de problème informatique. De petites améliorations ont été apportées (le réassort des codes et identifiants), mais les bugs rendaient en général l'opération fastidieuse. La généralisation de ce système dans la fonction publique a abouti à une harmonisation par le bas. La participation reste conséquente pour les agents qui utilisent régulièrement une messagerie professionnelle avec un poste de travail fixe.

-Le poids des syndicats est-il toujours aussi important dans la fonction publique ? Ou est-il aujourd'hui affaibli, depuis notamment la réduction des compétences des CAP et du droit de regard des syndicats sur les carrières des agents ?

Attention à l’illusion d’optique : ce ne sont pas les élections qui constituent le soubassement du fait syndical dans la fonction publique, mais le nombre d’agents organisés et mobilisés par les syndicats. Cela dit, la réduction du pouvoir syndical a un impact indéniable, qui agit comme un poison lent. Le scrutin sert plus à s’exprimer qu’à se doter d’élus dont ou pourra avoir besoin, ce n’est pas très motivant. Les changements de mentalité et de comportement prenant du temps, cela laisse le temps aux syndicats de se réorganiser. Les agents ont toujours autant besoin d’informations fiables, de comprendre les principes qui régissent les carrières. Dans un sondage Ipsos/FSU, les ¾ des fonctionnaires regrettaient que leurs représentants syndicaux ne puissent plus garantir la transparence et l’application des mêmes règles à tous. Les défauts des DRH laissent un espace au syndicalisme de service des grandes organisations. En attendant, celles-ci reculent un peu.


- Quid précisément de l'éducation nationale où la participation baisse également, à 39,8% ?

Les enseignants ont une culture de participation politique. Le taux de syndicalisation reste supérieur à la moyenne (entre 25 et 30 %), comme la capacité de mobilisation. Combien de syndicats peuvent se vanter d’avoir organisé deux grèves majoritaires en 3 ans (5 décembre 2019 et 13 janvier 2022) ? Pourtant, en 2011, le vote électronique a provoqué un choc. Depuis la participation oscille entre 38,5 % et 42,6 %. Désormais, seuls les enseignants proches des syndicats votent, ce qui fausse l’analyse. Cela démontre amplement que le lien entre les syndicats et leur base est friable. Ils doivent démontrer leur utilité et leur efficacité. Pour moi, les grands syndicats enseignants (FSU, UNSA surtout) tirent leur légitimité de leur caractère institutionnel, de médiation entre une administration souvent défaillante et la base. L’enjeu pour eux est de passer d’un syndicalisme à distance (les militants répondent d’une manière experte aux questions et sollicitations depuis leur local) à un syndicalisme de proximité, qui crée du lien social (en allant vers les enseignants).

-Dans ce contexte, l'administration de l'éducation a-t-elle encore aujourd'hui besoin des syndicats et si oui pourquoi ?

Elle rêve de s'en passer, afin de mettre au pas les profs ! Mais l'épisode Blanquer a illustré le risque induit d'une rupture totale avec les enseignants. Les syndicats canalisent une culture conflictuelle et à distance des hiérarchies. En leur absence, on assiste plus à de l'anomie, à des mouvements spontanés et désordonnés qu’au triomphe des managers. Le système éducatif est en crise, et tout ce qui contribue à le faire tenir me semble positif. C’est la raison fondamentale du rôle particulier des syndicats enseignants : ils aident l’administration à humaniser son fonctionnement et en retirent de l’influence. Sous Blanquer, les syndicats ont été boycottés, privés d’information, sauf lors du confinement, parce que l’heure était grave ! Avec la loi TFP, les rectorats ont pu envoyer des enseignants dans des postes improbables. Résultat, les démissions et arrêts maladie se multiplient…

-Quel regard portez-vous sur le paysage syndical de l'éducation issu des urnes? La FSU reste en tête alors que l'UNSA et la CFDT recule un peu au bénéfice de la CGT et de Solidaires notamment qui entre au CSA. Assiste-t-on à une montée des syndicats contestataires ?


Les variations que vous évoquez restent limitées. En général, les élections professionnelles manifestent une certaine stabilité. C’est le cas. La FSU est confortée dans son rôle central, puisque l’écart avec le second syndicat (l’UNSA) s’accentue. Mais on est loin du paysage des années 1980, avec un syndicat hégémonique (la FEN, d’où proviennent les deux organisations précitées). Ma principale grille d’analyse est professionnelle, je n’insiste pas dessus. Bien sûr, les syndicats dont l’activité est principalement idéologique (CGT et SUD) ne sont pas impactés par la loi TFP, et progressent légèrement, mais quand SUD éducation gagne 0,3 point, est-ce une victoire ? Symboliquement oui, car le recul de l’UNSA lui permet de récupérer le dernier siège au niveau ministériel. Le plus notable reste que Sud Education ait pu survivre pendant 11 ans sans être représentative, et garder un capital électoral de 5%. D’un autre côté, SUD perd son siège dans la Fonction Publique Territoriale au profit de la FSU. Quand les évolutions des scores sont faibles, une analyse en termes de sièges est trompeuse.


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